Jedburgh Team Aubrey
Nous avons déjà vu le rôle et la composition d’un équipage Jedburgh. Nous avons retrouvé l’historique de l’équipe agissant dans notre région, grâce au rapport manuscrit du commandant du groupe. Nous reproduisons ce document presque dans sa quasi-intégralité.
Note préliminaire : L’équipe se composait de 3 personnes : G. Marchand, capitaine, britannique, J. Telmon, capitaine, français et I. Hooker, sergent, britannique, radio.
Ce furent les premiers agents à être largués en vêtements civils.
Rapport du Capitaine Marchand
(Les commentaires éventuels sont en gras et entre parenthèses, l’orthographe et la ponctuation ont été conservées. Ne pas oublier que le Capitaine Marchand était britannique.)
« Départ de Londres le 11 août 1944, à 17h. (Suit le récit des préparatifs et du vol sans histoire).
A 1h55 vient l’ordre de sauter. La réception au sol s’est déroulée parfaitement bien pour tous, même si la descente nous a semblé plus rapide qu’à l’habitude. Le Major ARMAND en personne (Spiritualist) est venu à notre rencontre dans le champ (près de PLESSIS-BELLEVILLE). En sa compagnie, nous avons marché jusqu’à SAINT-PATHUS tandis que le reste du comité s’occupait des containers et des colis lancés par les deux autres bombardiers Libérator qui avaient volé avec nous cette nuit là. Il n’y avait pas un seul allemand aux alentours, le plus proche se trouvait à MONTGE, un aérodrome pour chasseurs.
(Ces villages se situent dans le nord de la Seine et Marne) voir page 121
Nous avons accompagné le Major ARMAND jusqu’à la maison de M. LERIDAN où nous avons pris un repas arrosé de champagne; nous avons parlé jusqu’aux premières lueurs du matin. LERIDAN était le chef de la résistance locale et avait organisé son village de SAINT-PATHUS comptant 200 habitants en un comité de réception fort efficace.
La nuit tombée, ce même soir (12 août 1944), nous avons roulé en bicyclette avec prudence jusqu’au village voisin appelé FORFRY. Le couvre-feu commençait à 21h30 et quiconque surpris par les Allemands pouvait être fusillé sur-le-champ. A FORFRY nous nous sommes rendus à la « maison sans danger » de M. FLECHEMER, mécanicien, qui vivait avec sa mère et sa petite sœur. Sa maison était bien entretenue et confortable; c’était une chance car, le lendemain, le Sergent HOOKER attrapait les oreillons. Comme il n’y avait pas un seul allemand dans le village, nous avons accroché une antenne à un poirier et le malade put ainsi à partir de son lit commander les opérations.
PARIS
Le 14 août, en accord avec Londres, il fut décidé que les Capitaines MARCHAND et TELMON partiraient pour PARIS. Dans les banlieues de l’Est le Major ARMAND avait recruté une force potentielle composée de 1500 hommes.
Il faut savoir que la banlieue parisienne, avec son échiquier concentré d’habitats, s’adaptait plus à des tactiques de guérillas que la campagne légèrement vallonnée et boisée par endroits de la Seine et Marne, les champs étaient rasés suite aux moissons de blé. On avertit Londres par câble que les 1500 hommes pourraient, si nécessaire, être transférés jusque la région de MEAUX mais lors de notre briefing, nous avions été mal renseignés; il nous avait été dit que ce maquis était déjà dans la région de MEAUX, nouvelle que Londres a soutenu jusqu’à la fin.
Le Capitaine MARCHAND est demeuré avec le Major ARMAND à Paris et a pu se déplacer librement. On lui avait fourni des papiers espagnols car son français n’était pas assez bon pour se faire passer pour un français d’origine. Chaque jour il se rendait en vélo jusqu’à un garage sur le boulevard YSER et là il donnait des cours sur le sabotage à l’attention de groupes disparates d’hommes, y compris des gendarmes en uniformes. Pour couper les lignes de chemin de fer on n’avait rien trouvé de mieux que d’asservir le signal brouillard avec un faisceau de 30 minutes comme détonateur.
Comme les lignes étaient régulièrement patrouillées et que les charges, une fois découvertes, étaient retirées, si aucun train ne passait dans la demi-heure, le faisceau provoquait la rupture de la ligne avant le passage d’une patrouille. Les charges servant à faire dérailler les trains étaient placées presque chaque nuit sur les lignes .
Le Capitaine TELMON par sa nationalité française s’avérait indispensable en tant qu’agent de liaison entre les différentes " centaines ". On lui fournit des papiers, une moto ainsi que toutes les autorisations nécessaires; il put ainsi voyager partout. Il fit de nombreux voyages jusqu’à FORFRY et gardera le contact avec le Capitaine MARCHAND.
On pourrait écrire des pages sur la situation qui régnait alors à Paris (du 14 au 21 août). L’absence d’électricité, un couvre-feu à 2 heure de l’après-midi, des batailles de rue nocturnes, des bruits, des faux-bruits et des exécutions en masse dans la BOIS de BOULOGNE étaient quelques-un des traits dominants de cette période. Des grenades étaient lancées contre les maisons qui affichaient prématurément le drapeau français et un grand nombre de personnes furent fusillées dans les rues pour avoir défié les restrictions du couvre-feu. Dans les restaurants, il n’y avait aucune pénurie de nourriture ou de boisson. On pouvait obtenir un repas à Paris d’une qualité supérieure à celle trouvée n’importe où à Londres, à condition d’y mettre le prix. Un déjeuner composé de hors-d’œuvre, d’un steak chateaubriand, de camembert et de pêches, le tout pour 3 personnes, coûtait environ 400 Fr. Néanmoins tous les restaurants étaient surpeuplés.
Le 21 août, on était tous d’accord pour convenir qu’il était temps de quitter Paris pour revenir sur la région de Meaux. Les déplacements devenaient de plus en plus difficiles : deux de nos courriers avaient déjà disparu entre PARIS et SAINT-PATHUS; les allemands battaient en retraite utilisant toutes les routes qui quittaient PARIS, et la GESTAPO surveillait de près les allées et venues des civils.
Retour sur MEAUX.
Le 21, le Capitaine MARCHAND et Blaise (l’opérateur radio d’ARMAND) sont partis à vélo et ont parcouru les 45 km séparant PARIS de SAINT-PATHUS. Après s’être échappés de justesse à plusieurs reprises, ils étaient de retour à SAINT-PATHUS ayant couvert en tout 75 km.
Le 22 août, 250 SS allemands et la Schutzpolizei sont entrés à SAINT-PATHUS tandis que 150 hommes de la Wehrmacht envahissent FORFRY, le village où le Capitaine MARCHAND et le sergent HOOKER demeuraient. Toute transmission radiophonique devenait difficile et particulièrement à ce moment car les Allemands avaient fouillé un village situé à 2 km de là à la recherche d’un émetteur. Nous suspections d’avoir été mal renseignés, Londres doit nous pardonner si nous avons utilisé un canal d’urgence pour éviter l’utilisation de notre propre fréquence horaire.
Dans le jardin, derrière la maison, le sol montait légèrement pour former un petit promontoire et à 180 mètres de là les Allemands ont établi un poste de surveillance contrôlé par 2 hommes équipés de jumelles. Jamais nous n’oublierons l’une des transmissions du jardin. Les Allemands ne pouvaient pas voir l’émetteur, un pommier faisait office d’écran, mais ils voyaient nos tentatives pour accrocher l’antenne à un poirier d’où elle ne cessait de tomber. La transmission prolongée prit plus d’une heure. En raison de la présence des Allemands on informa Londres que le ravitaillement ne pourrait plus être reçu pour l’instant.
Le 24 août, les Allemands ont quitté SAINT-PATHUS et FORFRY aussi vite qu’ils y étaient arrivés; tout le monde poussa un ouf de soulagement. Nous avons envoyé des messages pour confirmer à Londres que le sol (terrain) Xavier pouvait encore être utilisé. Nous avons changé les batteries en préparation pour une réception. Nous disposions de 300 hommes armés mais, si des équipements nous étaient fournis, 700 autres hommes pourraient être postés dans les champs. Les Allemands battaient en retraite à toute allure dans notre secteur et nous craignions que le jour où des armes et/ou des troupes supplémentaires arriveraient, il n’y aurait plus un seul Allemand à combattre.
Curieusement, Londres semblait hésiter à envoyer des armes supplémentaires pendant cette période alors que nous ne cessions de répéter dans nos messages que RIGOBERT, EUREKA, ASPERGE et 2 téléphones fonctionnaient.
Le 25 août, le Major ARMAND de sa propre initiative donna l’ordre de prendre le maquis. Les routes de PARIS étaient alors dégagées de toute présence allemande et la côte semblait aussi dégagée. Presque au même moment il reçut un message de Londres lui conseillant de ne pas donner l’ordre avant d’avoir reçu leur autorisation. (C’était l’ordre donné aux 700 hommes résidant en banlieue parisienne de rejoindre le maquis près de Meaux). Il demanda au Capitaine MARCHAND s’il devait annuler ses ordres; son conseil fut de ne rien changer de peur de créer une grande confusion. Il fallait juger les évènements avec le recul du temps et de la distance. Le 26 août , pour la première fois depuis notre arrivée, nous avons endossé nos uniformes et attendions l’arrivée des hommes sous le commandement du Capitaine TELMON; il leur était impossible ce jour là de nous rejoindre à cause de la présence d’unités allemandes de panzer sur les routes. Il était évident que le Major ARMAND souhaitait voir ses hommes sortir de nuit par trentaines en utilisant des camions et en empruntant des trajets différents. Des ordres furent donnés pour éviter toute action offensive contre les Allemands. »
Fin de la première partie du rapport du capitaine MARCHAND.
Tentative d’explication.
Comment expliquer les hésitations de Londres. J’avancerai l’hypothèse suivante :
Londres croyait que les hommes étaient déjà à Meaux. Lorsque Marchand demande des armes pour équiper ces hommes, il précise que ceux-ci sont encore en banlieue parisienne. Nous sommes le 24 ou le 25 août, Paris va être libéré et Londres sait que les Allemands se replient. Les 700 hommes non encore armés vont devoir parcourir 45 km dans une zone remplie d’ennemis pour rejoindre la région de Meaux. Londres a pu penser que ce mouvement serait trop dangereux, prendrait trop de temps et que les Allemands auraient évacué la zone avant que les maquisards soient opérationnels.
Je répète que ce raisonnement ne s’appuie sur aucun document.
Massacre de Rougemont
LES LIEUX :
Saint-Pathus, Forfry, Oissery sont des villages de Seine et Marne distants entre eux de quelques kilomètres. Ils sont situés sur un plateau dans lequel un petit cours d’eau, le Thérouanne, a creusé une gorge assez profonde au fond de laquelle se trouve un étang, l’étang de Rougemont. Cet étang est pratiquement invisible depuis les routes avoisinantes et, encore de nos jours, il faut le chercher pour s’y rendre.
Les dates:
Le capitaine MARCHAND, dans son rapport, situe l’événement à la date du 27 août. Or, les monuments commémoratifs, les habitants des lieux, les 2 survivants du groupe, (dont l’infirmière Jeannine Pernette) et l’actuel propriétaire de l’étang ( il avait 20 ans en 1944 et était présent) m’ont tous confirmé que la date à retenir est celle du 26 août. C’est donc cette date que je retiendrai et ce sera la seule modification que je me permettrai d’apporter au rapport du Capitaine MARCHAND.
Suite du rapport du capitaine MARCHAND :
« Après avoir passé la nuit dans les bois, on nous apprit (le 26 août) à 9 heures qu’un convoi (de maquisards) composé de 20 véhicules était arrivé à SAINT-PATHUS. Le voyage de PARIS ne s’était pas déroulé sans incident; le convoi s’attaqua à une petite division allemande. De nombreux allemands furent tués, 3 officiers et 40 hommes furent faits prisonniers tandis que le maquis n’eut que 3 blessés et 1 mort à déplorer. Ce fut un combat satisfaisant même si inopportun.
A 9h30, la majorité du convoi était postée le long d’une route encaissée qui bordait un étang dans le bois de ROUGEMONT entre OISSERY et FORFRY. La situation n’était pas inavantageuse pour une défense organisée car au sud on trouvait l’étang de taille moyenne et le sol s’élevait légèrement. Tous ces détails faisaient que toute unité déclenchant une attaque se détachait contre la ligne d’horizon en raison des champs récoltés. A l’ouest on trouvait un bois au feuillage touffu, à l’est un sol marécageux rendait toute approche impossible pour des AVF sauf le long de la route encaissée.
Malheureusement le temps nous manquait pour organiser une défense appropriée. Deux véhicules du convoi furent attaqués par un tank allemand alors qu’ils traversaient OISSERY. Au même moment un tank léger venu du nord attaqua ceux qui étaient déjà arrivés. Toutes les armes se trouvaient encore sur les camions et tout le monde semblait ignorer l’endroit exact du matériel. Seuls 2 Brens fonctionnaient, deux autres, enduits d’huile, n’avaient pas été maniés depuis leur sortie d’usine.
Il y avait 4 PIAT avec 12 bombes mais personne, à l’exception des Jedburghs ne connaissait leur fonctionnement. Pour utiliser cette arme, des cours rapides durent être donnés ainsi que pour amorcer et poser des mines de tanks à l’extrémité ouest de notre position. Une berline bloquait aussi le passage, elle occupait la route encaissée de la rue supérieure de l’étang.
La première escarmouche dura presque une heure; après quoi le calme régna de nouveau une vingtaine de minutes. De notre côté, nous déplorions 2 morts et 5 blessés durant cette première étape des combats. L’un des blessés avait la mâchoire cassée en deux à cause d’un PIAT et plus tard, cette arme blessa légèrement de la même façon un autre homme.
Pendant ces 20 minutes il fut décidé que la seule issue de secours était de se disperser; c’est pourquoi le mouvement de dispersion commença. Il fallait qu’une unité continue à se mesurer à l’ennemi car des troupes allemandes de SS et 2 autres tanks étaient arrivés; l’un deux nous bombarda par le côté le plus éloigné de l’étang. Le seul repli possible restait le petit bois à l’est, puis il fallait longer le ruisseau qui partait de l’étang. Si tout le monde s’était replié au même moment, les Allemands se seraient resserrés sur le ruisseau et nul doute qu’il n’y aurait (pas) eu beaucoup de survivants.
A 12h30, il apparut comme évident que notre position était intenable car en plus des obus, un troisième tank allemand s’était approché le long de la route en contrebas par l’ouest. Bien que la berline et les mines empêchent le tank d’approcher trop près, un tir d’enfilade rendait la situation dangereuse. L’ordre de fuir à tout prix fut donné et tout le monde s’échappa vers le petit bois situé à l’est, y compris les 40 prisonniers allemands qui, cette fois, avaient capturé leurs gardes français en leur promettant de ne pas les fusiller.
La fuite du Capitaine MARCHAND vers le bois fut contre-carrée par ces hommes et il se précipita en courant vers la direction opposée. Les tirs du tank allemand le long de la route décourageaient toute fuite; il plongea derrière l’un des camions garés puis s’enfonça dans l’étang où il demeura pendant huit heures trente, dissimulé par des joncs de la rive. Les Allemands avaient dû deviner qu’il y avait des survivants dans l’étang car plus tard, ils mitraillèrent toute la surface de l’étang.
A 22h30, le Capitaine MARCHAND sortit de l’étang, traversa la route en contrebas en roulant sur lui-même et escalada la rive de l’autre côté. A 20 mètres de lui sur la droite se trouvait un tank allemand à la lisière du bois. L’intention des Allemands ne faisait aucun doute; ils avaient mis le feu à des fermes et à des meules de paille sur 3 kilomètres : toute personne sortant du bois se dessinait clairement sur la ligne d’horizon.
Le chaume ne fournissait aucun abri. Le Capitaine MARCHAND rampa pendant cinq heures jusqu’à ce qu’il franchisse les feux principaux, puis il se releva et, à pied, fit 15 kilomètres vers le nord en se dirigeant avec une boussole vers Nanteuil. Là, il s’abrita dans une ferme. La nuit suivante il retourna vers FORFRY, impatient de recevoir des nouvelles.
Le 30, des patrouilles américaines arrivèrent à FORFRY et le même jour le sergent HOOKER quitta Paris à bord d’une Jeep pour retrouver le Capitaine MARCHAND.
Nous sommes retournés à Paris et de là nous avons pris la direction de la Normandie pour rejoindre l’Angleterre en avion.
Durant les combats et le repli le nombre de morts s’élève à 186. Les Allemands fusillèrent tous les prisonniers et les blessés y compris une infirmière; ils brûlèrent les cadavres. Le nombre d’Allemands tués tourna autour de 45.
Le Capitaine TELMON fut tué par un éclat d’obus de tank Tigre alors qu’il aidait une autre infirmière à fuir en longeant le lit du ruisseau.
Nous aimerions insister sur l’aide que nous a apporté cette petite communauté; ils nous prêtèrent main forte non seulement au péril de leur propre vie mais à celui de leurs familles. Si un seul nom doit être mentionné, c’est celui de Mr LERIDAN de SAINT-PATHUS qui fût pendant 4 ans le moteur de la résistance locale. Le 28 août, il fut capturé et fusillé par les Allemands.
Signé Capitaine MARCHAND le 12-10-1944
Lu et approuvé par le major ARMAND. »
Fin de la citation du rapport.
Extrait de "1939 - 1945 dans notre région"
ISBN 2-9522444-0-5