La difficulté de vivre

jeudi 5 novembre 2015
par  Jean

Et puis vint le grand hiver de 1709. La chute brutale des températures au matin du 6 janvier 1709 qui en quelques heures passent de 0° à –20° ! De janvier à mars la température fut souvent voisine de -20°. Le vin gelait sur la table du roi et les chariots chargés pouvaient traverser la seine sur la glace Tous les blés étaient gelés car la terre n’était pas assez couverte de neige pour les protéger ainsi que les seigles. Le règne de LOUIS XIV s’achevait misérablement pour le peuple, règne que certains auteurs, comme Larchiver, nomment "Les années de misère".

Les gros grains avaient été détruits et les producteurs allaient être contraints d’acheter l’essentiel de leurs semences, or c’est le moment où le blé atteint à Gonesse des cours fabuleux : alors les emprunts se généralisent, les propriétaires doivent intervenir pour faciliter le rétablissement de l’assolement triennal. L’intermède de 1710, marqué par un hiver très doux, fut en partie annulé par les intempéries de la fin du mois de juillet : en quelques jours une violente tempête égrena une grande partie des blés du bassin parisien. Il faut attendre le règne de Louis XV pour assister à un retournement climatique, au départ brutal, qui marque l’avènement d’une tendance chaude et plus sèche pour une vingtaine d’années. Jusqu’en 1737 la reprise de l’activité solaire favorise les récoltes, mais à condition de ne pas entraîner de nouveaux excès comme la canicule de 1718-1719 qui provoqua une disette de fourrages très sensible dans ces régions où le cheval était le seul animal de trait.(année 1717, don de Pierre Lamy). Année 1721, faute de pluie, le bétail manque de foin et de « mangeaille ». Dix ans plus tard une nouvelle vague de sécheresse vient renchérir la nourriture animale. 1724, la grêle endommage à nouveau la moitié des blés de Roissy en France, même fléau au nord de Meaux en 1730. De cette énumération de calamités qui se sont abattues sur les exploitations du nord de Paris, ressort la fragilité des grandes exploitations proches du marché parisien. Ces fermes entièrement en location et soumises au prélèvement décimal s’exposaient alors à deux types de dangers : en période d’abondance frumentaire, elles pouvaient ajouter le handicap d’une sous-production à celui de la mévente ; en période de crise frumentaire, elles ne disposaient -dîmes, semences et consommation déduites- que de stocks limités.
Du ménage à l’entreprise. 1550 à 1650.
Dans les fermes l’organisation du travail impliquait une spécialisation des tâches : à la tête, le fermier incarnait le véritable patron, mais il y avait aussi la fermière et les enfants. Puis venait le personnel à plein temps, ouvriers agricoles et domestiques, s’y adjoignaient des saisonniers. Enfin, une place doit être faite au petit groupe d’artisans spécialisés qui vivaient autour de la ferme assurant les fournitures et les services nécessaires.
Les corps de ferme rassemblaient la famille nombreuse du fermier et le personnel nourri. Pour une large part, tout ce petit monde vivait des produits de l’exploitation : les céréales, qui après mouture au moulin voisin, donnaient la farine que les servantes travaillaient au pétrin pour fabriquer le pain de ménage cuit au fournil. Les porcs, qui une fois abattus offraient au saloir la viande ordinaire ; laitages, œufs, volailles, entraient dans de multiples préparations. Et enfin la cuisine absorbait une bonne partie des produits du jardin. Même en temps de misère, la sécurité alimentaire des fermes faisait peu de problèmes et les mendiants ne s’y trompaient pas, en y cherchant une aumône préférentielle. (sans évoquer les années noires, les décès de vagabonds, souvent recueillis dans un état désespéré, étaient chose courante dans les fermes).
A l’extérieur, on acquérait les produits comme le vin, le sel, l’épicerie, le poisson, les chandelles. Le marchand-laboureur devait assurer le minimum de biens durables ou semi durables en rapport avec la population regroupée sur l’exploitation.
La literie  :
La famille du maître et le personnel célibataire engagé à l’année couchaient en permanence au logis. Les fermiers dormaient dans la chambre basse, sur les meilleurs lits de la maison : grandes couchettes de chêne à piliers tournés, garnies de leur enfonssure, sur laquelle on ne trouvait qu’un simple matelas mais garni de plumes et d’une bonne couverture, le tout surmonté d’un ciel de chanvre avec pentes et custodes à franges dans les tons verts ou rouges ; lit traditionnel, on le voit dont le confort et la clôture assuraient au ménage une intimité encore rare à la ferme. Elle était suffisante pour retenir dans la même pièce une seconde couchette, également fermée, celle des enfants qui n’avaient pas droit à la seconde chambre, peut-être les filles qu’il fallait surveiller. Car il y avait encore quelques lits clos- sans compter les berceaux dont il était rare de ne pas rencontrer un exemplaire- pour le sommeil bonifié des enfants ou des éventuels parents logés sur place.

Beaucoup plus simples étaient les « châlits » des domestiques ; les servantes couchaient dans l’ouvroir ou une petite chambrette, voire à la cuisine ou au fournil, sous l’œil de la maîtresse de maison et à pied d’œuvre pour commencer la journée. Le personnel masculin pouvait disposer de quelque chambre au-dessus des étables. Parmi les charretiers non mariés, l’un au moins dormait à l’écurie pour veiller à la cavalerie et éviter « le danger des maladies, enchevestremens, et querelles de ses bestes » : celui-là devait se contenter du châlit scellé dans les murs. Pour le personnel comme pour la famille du fermier, il n’était pas rare d’être à deux par lit, à condition de séparer les âges et les sexes.
Linge de maison.
A l’époque où la lessive était une opération collective qu’on n’engageait que quelques fois par an, il fallait disposer d’une réserve de linge pour plusieurs mois. Jusqu’à l’époque de Louis XIV, le linge courant ne paraît pas avoir suscité de distinction systématique dans son usage entre le ménage et le personnel ; toile de chanvre, d’étoupe et de lin ne faisaient pas l’objet d’une quelconque spécification. Il faut attendre la fin du XVII ème, pour assister à une distinction courante entre « linge de maître » et « linge de domestique ». Pris en son ensemble, le linge de maison en venait à représenter en valeur le second poste du mobilier domestique ; (volume auquel il faut y rajouter la matière de son renouvellement sous forme de pelotes de plusieurs livres de fil ou de filasse, mâché, brisé et dévidé au rouet de la ferme.) Le chanvre partait ensuite sur le métier d’un tisserand voisin ; enfin l’exploitation regroupait les toiles en coupons d’une dizaine ou d’une vingtaine d’aunes avant d’en confier certaines pièces au tailleur ou à la couturière du village. Draps, serviettes, nappes s’entassaient dans les grands coffres de chêne ou de noyer de 1,30 à 1,60 de long.
Vaisselle d’étain.
La cuisine était la pièce où ménage et domestiques cohabitaient vraiment. La grande cheminée, parfois la seule, et les rares sièges de la ferme y favorisaient les rassemblements. Autour de l’âtre où se succédaient les marmites à la crémaillère, toute la gente rustique se retrouvait et prolongeait les soirées d’hiver en filant ou en discutant. C’est à la cuisine qu’on trouvait les seules lampes de cuivre de la maison ou la lanterne pour sortir dans la nuit. Là se trouvait la grande table de 3 à 4 mètres de long. Installée sur ses tréteaux et entourée de son banc et d’une forme, voire d’une chaise à dossier, elle rassemblait les convives sans confort excessif. Seules quelques « caquetoires », « scelles ou escabelles » propices à la conversation au coin du feu, venaient rappeler avec la « seule chaise à enfant » qu’une bonne digestion restait le privilège des ménagers. Cet égard accordé, tout laisse à penser qu’avant de devenir une simple table charretière, la table de cuisine rassemblait la société agricole à pot commun. Jusqu’en 1650 au moins « la cuisine des fermes était bien ce foyer plurifonctionnel »qui allait survivre dans les habitats urbains, même à Paris jusqu’à l’époque de Louis XIV. Dans ces grandes tablées où ménages et domestiques cohabitaient, la vaisselle était la même pour tous : de l’étain sonnant ou commun, en pots, brocs, plats, écuelles, assiettes qui formaient les lourdes garnitures des lourdes armoires à guichet aux solides serrures qu’on retrouve alors dans toutes les fermes. L’apparition de la faïence au siècle suivant offrira aux fermiers la possibilité de diversifier quelque peu leur vaisselle.

La ferme :
Siège de l’exploitation et résidence du fermier-et parfois occasionnellement, du propriétaire- le corps de ferme répondait à des impératifs économiques précis qui lui donnaient ses traits spécifiques. L’importance du bâti et la disposition en cour fermée singularisaient ces « hostels » rustiques au village comme en plaine
« Autour d’une cour carrée bien fermée de murailles de 18 pouces d’épaisseur et de deux pieds de hauteur, s’élèvent des bâtiments chargés de répondre à trois fonctions complémentaires : l’habitation du maître et celle du fermier ; le stockage des grains et fourrages ; l’entretien des animaux et du matériel d’exploitation. Passant la porte charretière « aussi haute et si large qu’une charrette de foin ou de gerbes y puisse entrer à l’aise » et orientée à l’ouest pour garantir du soleil et de la pluie, voici donc la cour, une cour grande et spacieuse qui soit bien carrée de tous sens et recouvre donc un arpent (+de 4000m2) .
Un tel espace est en effet nécessaire pour assurer les évolutions des attelages. D’autant plus qu’il était loin d’être dégagé : les abreuvoirs-une mare et deux ou trois auges aux abords du puits- les fosses à fumier -l’une pour laisser pourrir le fien nouveau, l’autre pour stocker le fien vieil avant de le porter aux champs, sans compter une autre mare pour le rouissage du chanvre ou de l’osier occupait la partie centrale et, « si avez le droit », le colombier à pied dont la tour signalait la prééminence seigneuriale.
A gauche du portail, le logis du fermier, d’un côté une chambrette fait office de laiterie, de l’autre les chambres. Tout à côté une resserre à provisions ouvrant sur une cave et la lingerie, car la vie communautaire donne beaucoup de linge sale. A l’étage des greniers réservés aux fruits, légumes, graines herbes et racines que l’on voudra garder.
A droite du portail, les étables à chevaux avec une chambre pour le couchage des charretiers et le rangement des harnais. Puis trois étables consacrées aux bovidés : bœufs, vaches, veaux et génisses sevrés.
Le corps du logis où réside le propriétaire s’élève en face de l’entrée principale ; conçu sur deux étages entre caves et greniers, il représente le centre de gestion du domaine.
Les ouvertures principales donnent à l’est et quelques demi-croisées laissées sur la cour permettent l’indispensable contrôle sur l’activité domestique ; sous l’habitat principal de travail et de réception, divers celliers, et sous les combles, accessibles par un escalier à vis entre cuisine et dépense, les greniers, un pour chaque type de grains.
Au sud on y trouve la bergerie, puis un hangar pour le gros matériel agricole –charrue, charrettes, tombereaux- puis la porcherie ; on retombe sur la partie ouest qui est réservée au cheptel.
Au nord le bâtiment de première importance : la grange à trois travées, ouverte à la lumière par un grand portail que surmonte une volière quand la ferme n’a pas droit à un colombier à pied ; la travée centrale est réservée au battage ; les deux travées latérales : l’une est consacrée aux gerbes de seigle et de froment et l’autre aux gerbes du printemps. »
Ce modèle est plus proche du domaine agricole bourgeois que de la ferme où le propriétaire écourte ses visites alors que son locataire y est solidement installé.
La clôture répondait à des impératifs de protection contre le vol, voire contre le pillage, et certaines fermes isolées conservaient de véritables enceintes où les tours n’étaient pas qu’un simple ornement (Vaulerent). (exceptionnelle avec ses 13 travées, 72 mètres de long et 23 de large.
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