C’eut été mon cousin (1914)

vendredi 6 novembre 2015
par  Jean

C’eut été mon Cousin si, en ce dimanche de 2 août 1914 les murs de toutes nos villes ne s’étaient pas couverts de funestes affiches, arrachant les pères à leurs enfants, les maris à leur épouse, les fils à leurs parents.

Il est parti pour Caen où stationnait le 36ème régiment d’infanterie. Sur le quai de la gare il a dû dire je reviendrai. Sans doute lui aussi a-t-il crié "on les aura ! c’est la der des der".
Le matricule 994 intégra, poilu sans grade et anonyme, un des 3 bataillons qui constituaient le 36ème régiment d’infanterie. Il toucha son paquetage, tout ce qui est sensé protéger de la mort et tout ce qui est sensé la donner.
Le régiment fit route vers le nord le 5 août, en train. 3084 hommes, 54 officiers, 81 chevaux, 7 voitures et une ambulance. 3 bataillons.

Le lendemain, le 6, il débarque à Poix Terron, où s’est établi le Q.G.
Le 36ème reçoit l’ordre de se porter à BOULANCOURT et CHEPIGNY, gardant le pont de NOUVION sur MEUSE, un peu au sud de Charleville Mézières.

Jusqu’au 11 août le 36ème reste cantonné à Boulancourt mais le journal de marche ne donne pas d’indication sur son activité.

Le 12 août, par une très forte chaleur rendant les mouvements pénibles (sic), avance vers le nord de quelques kilomètres.

Le 13 et le 14, pas de mouvement.

Le 15 au soir, après une journée de marche en territoire belge, le 36ème se trouve vers Athis, à l’ouest de Charleroi.

Le 16, le régiment fait marche arrière pour revenir presque à son point de départ à Maubert-Fontaine. Remarque : Les déplacements de ces derniers jours paraissent aberrants. Il semble qu’il y ait eu un va et vient sans aucune logique apparente.

Vers le front

Dans la nuit du 16 au 17/08, le colonel donne l’ordre suivant :
Le Lt. Colonel BERNARD, commandant le 36ème à Cdt de bataillons TC, TR, et Cdt
Détachement de MAUBERT FONTAINE
" le régiment quittera ses cantonnements dans la nuit pour marcher dans direction de l’ouest.
ordre de marche du régiment : 1er bat, 2ème bat, 3ème bat. La tête des 2 compagnies du bataillon de KAHN, cantonnées à ESTALLE, quitteront probablement ce village à 3h30, direction initialement MAUBERT FONTAINE.
Les autres unités du régiment se mettront en marche de manière à entrer dans la colonne en temps voulu et en tout cas se tiendront prêtes à partir à l’heure nécessaire. Les voitures à vivre et à bagages marcheront au 1er échelon du T.R.
Les T.C. ainsi allégés marcheront derrière leur bataillon. Une section de mitrailleur par Bataillon. La ligne téléphonique sera relevée aussitôt le départ du régiment. Réveil à 2h pour le colonel. Rassemblement à 3h20 "

17/08/1914 Bataillon KAHN à VILLERS DEVANT LA TOUR. Bataillon BOULEIS à ....(illisible).

18/08/1914 Après une marche pénible, le régiment cantonne à RANCE (Belgique) à 16h.

19/08/1914 Forte marche comme la veille, le 36ème encadre le corps d’armée puis protège l’installation au cantonnement de THY LE CHATEAU (Belgique) du II ème Rt d’armée de corps.
GOURDINE : arrivée entre 16h et 20h.
22h15, le C.A. pousse sur la SAMBRE, 5ème Division vers le CHATELET, 6ème Division vers CHARLEROI, avant garde BOUFFIOUX ,CHAMBORGNEAUX. PONT DU LOUP inclus A MONTIGNY sur SAMBRE, RYSEAU et PRAILLE.
Départ de GERPINE à 6h. Départ de GOURDINE à 7h. Le 36ème viendra à TARCIENNE, PRAILE et LIMSOHRY.
Q.G. du C.A. maintenu à WALCOURT. " signé général VERRIER, 5ème division infanterie.

20/08/1914 5h35 : notre corps a refoulé dans région GEMBLOUX, GRAND LEIZ ; les allemands passent la Meuse à HUY et LIEGE. 3ème C.A 10ème C.A. avant garde à FOSSE, à droite, à gauche LOVERVAL et les HAIES. Cavalerie poussera vers GOSSELIES et FLEURUS.
Ravitaillement en viande fraîche sous les ordres du plus ancien officier d’approvisionnement.
Quitter GOURDINE pour BERZEE. Itinéraire : ACOZ GERPINNES TARCIENNE SOMZEE GOURDINE BERZEE.
Cantonnement à GOURDINE.

21/08/1914 Le régiment ne fait pas de mouvement .

22/08/1914 Ordre n°22 : le 20ème bataillon reçoit ordre de boucher le trou entre la 9ème et la 10ème compagnie, face au CHATELET ; il participe à l’attaque d’une brigade d’Afrique sur CHATELET : pas de réussite ; Pertes : 25O hommes, 22 officiers ; le régiment couche à HENDINELLE. Hameau la SARTHE, FIGOTERIE, château de Prelis ; le régiment reçoit l’ordre d’organiser le village de HANDINELLE et s’y enfermer.

23/08/1914 L’artillerie allemande bombarde le village : résultats : 12 tués et blessés nuit du 23 au 24 à HENDINELLE.

Après Charleroi, la retraite

24/08/1914 Le régiment fait partie du gros de la division qui marche sur MORIALMIE, YVES GOMZIE, DAUSSAYE, SILENRIEUX, DOURSEAU LES WALCOURT.
Bivouac à MOUIQUIES.
25/08/1914 Bivouac aux abords de FOURMIES.
26/08/1914 Le 36ème fait partie du gros de la division. 1 bataillon vient tenir ROQUIGNY où il organise une position de repli ; il bivouaque à l’ouest d’ AUDRECY.
27/08/1914 Le 36ème met en état de défense la position rue de Carettes, côte 214 de concert avec la 129ème , s’y installe en cantonnement, aucun incident.
28/08/1914 Bivouac à LA NEUVILLE SAINT.

Le sursaut

29/08/1914 Au 36ème est adjoint un escadron 72 de cavalerie qui dès 4h du matin, doit se trouver à la ferme de JONQUEUSE ( un peu au sud de Guise).
Le mouvement s’exécute, il arrive à la ferme de BERTHENICOURT, aucune nouvelle de la cavalerie ; aucun renseignement d’elle ; le commandant du régiment trouve à cette ferme un officier d’Etat Major qui lui renouvelle l’assurance qu’il n’aura aucune difficulté pour occuper les positions indiquées et qu’il n’a devant lui que quelques éléments peu nombreux de cavalerie allemande ; en conséquence un bataillon est dirigé sur la côte 161 et sur la côte 136, un sur la côte 120.
Ils suivent des directions divergentes et ne peuvent se prêter un mutuel appui.
Après avoir dépassé la ferme de BERTHENICOURT, le bataillon qui se dirige sur la ferme de JONQUEUSE refoule quelques cavaliers allemands puis est accueilli par un feu violent d’artillerie qui ne lui fait pas grand mal, ce bataillon étant en formation diluée. Il progresse, est accueilli par quelques feux de mousqueton, se déploie et finit par tomber sous un feu extrêmement violent de mitrailleuses et d’infanterie qui fauche la presque totalité des hommes en ligne.
Ce n’était pas l’escadron 72 de cavalerie française qui occupait la ferme de JONQUEUSE, mais bien une nombreuse infanterie ennemie.
Tout contact est perdu entre les 3 bataillons. Ils se rassemblent par morceaux autour du drapeau et le soir du même jour participent à une nouvelle attaque pour appuyer l’action du 1er corps.
Ils bivouaquent à LANDIFAY.

PERTES : 681 hommes de troupe ; 12 officiers. Le matricule 994, le poilu sans grade et anonyme, était mort, à 23 ans. Il sera enterré par l’armée allemande à Marquigny.

Pour la petite histoire

Ses parents ne recevront l’avis officiel que début 1915. Après la guerre, ils allèrent au cimetière militaire où était enterré leur fils. Le plan l’indiquait 21ème d’une rangée qui ne comportait en fait que 20 tombes. Sa mère fit une prière sur toutes les tombes du cimetière. Ce fut parait-il long et éprouvant.

Intox Trop âgé pour le front, mon Grand-père était cantonné dans le Var à Hyères. Voici ce qu’il écrivait le 19 août 1914 : " Il nous arrive ce matin un bulletin officiel du Généralissime Joffre, daté d’hier, portant à notre connaissance que les troupes allemandes sont en pleine déroute sur toute la ligne et que nos succès sont absolus. On a ici la ferme conviction que nous serons à Berlin fin septembre et que tout sera fini. "
Alors que nos troupes sont décimées à l’Est, que la Belgique est occupée et que la bataille de Charleroi va entraîner la retraite !

Question

De quelle nationalité pouvait bien être cet officier d’état major, à priori seul tout près du front, qui a envoyé le bataillon au massacre ?

J. Ducos. Sources : SHAT : J.M.O. du 36ème R.I. Microfilm 26N 612
Carnet de souvenirs de mon Grand-père