L’hiver de 1709

mardi 17 novembre 2015
par  Jean

Relation de l’hiver et du froid l’an 1709

(D’après un manuscrit de l’époque)

L’an 1709 1’ hiver fut long et le froid si pénétrant que de temps immémorial on n’en avait point vu de pareil. Il commença du dimanche 6 jour de Janvier fête de l’Epiphanie par un vent si fort et si froid qua peine pouvait-on demeurer dehors, ce dura ainsi le premier jour, après quoi le froid continua pendant dix sept jours, si violent qu’un grand nombre de personnes en furent incommodées, les uns ayant une partie de pieds gelés, d autres les doigts des mains, et beaucoup ayans senti tant de froid qu’ils en furent longtemps malades, perdu presque tout sentiment, particulièrement les marchands qui étaient obligés d’aller par les chemins, ou l’on trouva en beaucoup d’endroits des personnes mortes du froid.
Tous les ouvriers furent obligés de quitter leur travail pendant plus de huit jours, et surtout depuis le treize Janvier jusques au vingt, pendant lequel temps le froid fut si grand qu’ il descendit jusqu’ au premier degré du thermomètre, en sorte qu’il ne s’en fallut que d’un degré que le froid ne fut extrême.
Les biens de la terre étaient perdus sans espérance sans que heureusement il tomba des neiges des le commencement du froid, qui continuèrent à plusieurs reprises pendant tout ce temps en si grande abondance quelles furent toujours de la hauteur d’un pied ou environ, ce qui conserva les bleds, si bien que la terre ne fut gelée que environ 1’épaisseur de trois pouces.
Dans les Jardins la plus part des arbres en espaliers et en buissons furent gelés, surtout les abricotiers et les pêchers dont il ne se sauva que ceux qui étaient en bon abri ; les arbres verts, les Muscats, et tous les nolliers(*) furent entièrement gelés, il fallut les recouper par le pied, d ou ils repoussèrent d’assez beau bois, mais sans aucun fruit.
Pour les Vignes, elles furent entièrement gelées, il ne se sauva que les jeunes seps, il fallut ravaller les vieux en les coupant au niveau de la terre, d ou ils avaient repoussé du bois qui ne rapporta aucun fruit, et il fut si peu de vin cette année que dans beaucoup d endroits on ne vendangea point du tout, ce qui fit croire d ‘abord que le Vin serait excessivement cher mais cela n arriva pas a cause de la grande cherté du Bled et de la rareté de l’argent.
Les arbres dans les Campagnes souffrirent beaucoup, la plus grande partie des chênes, même les plus gros se fendirent du haut en bas, et le bruit qu’ils faisaient en se fendant se faisait entendre de fort loin dans les bois, les fentes ou ouvertures qui se font ainsi par le grand froid font les gélivures(*) que l’on trouve dans les arbres en les débitant, car venant par succession de temps à se recouvrir d’écorce, elles demeurent ainsi cachées sans qu’on s en aperçoive que lorsqu’on les veut employer. Les souches qui avoient été coupées depuis deux ans furent toutes gelées, aussi bien que les sapins dont il ne resta pas un. Il périt près de la moitié des arbres fruitiers, surtout des noyers qui périrent tous à la réserve des Jeunes dont il se sauva une partie en quelques endroits. Les châtaigniers et marronniers souffrirent aussi beaucoup, et il en périt la meilleure partie. Les Ronces, les houx, les genets et tous les arbustes de cette nature furent entièrement gelés.
Les sangliers, les Loups ne purent s _ en garantir. Il en mourut beaucoup. Les puits gelèrent presque partout, et on ne pouvait en tirer de l’eau qu’après avoir cassé la glace avec beaucoup de peine. Les Cidres gelèrent dans les Celliers, même le pain y gelait.
Les suites de ce grand froid furent encore plus funestes que le froid même, car au dégel, quoiqu’il arrivait fort doucement, presque tout le monde se trouva attaqué d’un rhume qui commençait par un debord dans la tête avec de grandes douleurs, et ensuite tombait sur la poitrine souvent avec une douleur de côté, et cette maladie fut générale.
Le temps fut asses doux pendant dix à douze jours, après lesquels le froid recommença par un Vent d’Est très violent et très froid, qui dura cinq à six jours, et fut suivi d’un froid pendant environ quinze jours qui fut grand quoique a la moitié moindre que la première fois, et ce froid fit grand tore aux bleds, qui cependant n avoient pas été entièrement perdus, sans qu’après un second dégel de quelques jours, le froid recommença pour la troisième fois comme auparavant par un Vent d’Est de plusieurs jours avec une gelée qui dura environ quinze jours, moindre à la moitié que la seconde fois, mais qui fut la plus funeste, parce que le Soleil étant déjà un peu haut, les bleds qui commençaient à pousser étains fort tendres, ils furent presque tous gelés, de manière que dans les lieux qui étaient le plus à l’abri, à peine en resta-t-il la moitié, ce qui obligea les fermiers et laboureurs de rabattre le haut des sillons et d’y semer de l’orge, n’y étant resté que peu de bleds, dans le fond des Raises(*) . Il se trouva quelques cantons dans cette paroisse ou les bleds furent conservés, comme la pleine de Ruzé(*) et du Pommeret(*), et les pièces qui étant entourées de haies furent conservées des Vents.
Enfin la semaille des orges étant belle, et le peu de bleds qui était resté profitant à merveille, on espérait encore quelque chose de la Récolte, parce que les bleds avoient repoussé si vivement du pied que l’on trouvait des tasses(*) de froment et de seigle où il y avait jusqu’à cinquante épis d’une longueur et d’une force à faire plaisir, sans que les pluies qui tombèrent sans discontinuer depuis le commencement du mois d’Avril jusqu’ au commencement d’Août, la Masne et la gasle(*) qui tombèrent en abondance les perdirent entièrement. Il n y demeura que l’écorce ce qui ne rendait point de farine mais pour cela ils n’en furent pas moins bons à semer et ce bled qui paraissait si petit et si mauvais poussa de merveilles ; pour les orges ils ne furent pas si perdus que les bleds.
On cueillit encore dans la paroisse de René des bleds environ le quart d’une année commune, dix gerbes ne rendaient que trois quartrons(*) de bled à la mesure de Sonnois(*), et souvent moins, pour les orges il en fut raisonnablement mais ils étaient menus et point nourris à cause des pluies continuelles.
On commença fort tard à couper les bleds ce qui les enchérit si fort qu’à la Mi-août le Méteil(*) valait jusqu’à dix francs le boisseau(*) et l’orge sept francs, par le peu d’espérance que 1’on voyait à la levée et qu’il était peu de bleds de l’année précédante, ou qu’ils avoient péri aussi par les pluies continuelles.
On prit de ce temps là partout, comme de concert, la résolution de garder le peu de bleds qu’on avait pour semer, et de manger du pain d’orge, de sorte que cette épargne fit ramander le bled à la semaille, contre toute espérance il baissa jusqu’à cent sous le boisseau(*) ce qui paraissait un prix fort modique par rapport au temps.
Tout le monde fut si consterné de voir si peu de bleds que dans les commencements on désespéra de pouvoir semer les terres ce qui obligea le Roy(*) d’envoyer des ordres très précis pour cela, même d’envoyer des commissaires dans toutes les Villes, ce qui pour l’évènement ne servit de rien car tout le monde ensemença les terres comme on avait de coutume, sans attendre à s _ y voir contraint.
Il fut des fruits passablement, mais qui n avoient pas grossi parce que les arbres avoient trop souffert pendant 1 hiver et les pommes et poires à cidre se vendaient communément dix francs la pippe(*).
Tout le monde était dans la consternation de se voir à la Veille de la plus grande famine qu’ on eut jamais vue, mais par la providence divine le mai ne fut pas si grand qu’on craignait, ce qui surprit davantage est que le bled ne fut pas la moitié si cher que 1’année précédante par la grande épargne que 1 on fit sur le commencement de 1’année 1710, car on ne donna aucun grain aux Bestiaux comme on en avait accoutumé de faire auparavant, et on fit du pain de tous les menus grains comme avoine, pois, fèves, jarosses(*), vesses(*), etc ce qui soulagea le peuple de manière qu’il se trouva du bled contre toute espérance, et qu’ il ne valut à la St Jean que cent sous le méteil et quatre francs l’orge, outre que plusieurs personnes avoient gardé du bled vieux, et même en avoient acheté de nouveau dans l’espérance qu’il montrait à un prix excessif, et qu’ils feraient des profits immenses, dont ils furent punis, ce qui contribua encore fut la préparation de la levée qui toit la plus belle qu’ on eut jamais vue, et la rareté de l’argent a cause des taxes continuelles dont le peuple était accablé pendant la guerre(*).
NOTA : les thermomètres du XVIlle siècle que l’on voit dans les musées ou les collections portent souvent les dates des hivers remarquablement rigoureux en face des températures les plus basses observées (près de la "boule", réservoir du mercure).
Une Histoire de France Illustrée de Larousse vers 1916 indique en note page 90 du tome Il "l’hiver de 1709 fut un des plus terribles dont l’histoire fasse mention. Le froid dépassa - 23° à Paris

Bleds : blés
Boisseau : mesure de capacité de valeur très variable 16 litrons, soit 12,7 l.
Gasle : brume sèche qui passe pour amener les pucerons sur les arbres (Vendômois).
Gélivures : défauts dans le fut d’un arbre, résultant de l’éclatement du bois sous l’action de la gelée.
Guerre (en 1709) : la guerre était à toutes les frontières : Flandres, Italie, Espagne, et les armées françaises subissaient plus de défaites qu’elles n’emportaient de victoires.
Jarosse : (mot dialectique de l’ouest de la France) autre nom de la gesse cultivée, appelée aussi pois gras, pois breton, pois cornu.
Masne : ? manne, accident climatique qui se produit quand la pluie tombant du ciel, le soleil qui luit corrompt les blés en les faisant noircir.
Sonnois : Saosnois, Sônois, Sonnois : région occupant le NE de la Sarthe, ayant pour chef lieu le bourg de Saône (entre René et Mamers). Les unités de mesures locales sont très variables.
Méteil : mélange de blé et de seigle cultivés ensemble.
Néfliers : Aurait-il voulu dire Noyers ? Par ailleurs écrit avec l’orthographe correcte plus loin ?
Pippe : 1 muid 1/2, 400 à 700 litres. Autre nom pour une grande futaille.
Pommeret : Pommereil sur la carte de Cassini. Lieu dit à 1,7 km au SO de René.
Quartron ou Quarton : Peut-être quarteron, c’est à dire le quart d’une livre. Mesure de capacité pour les grains (17 à 39 litres).
Raise : Dans l’Ouest, raie de labour laissée ouverte entre deux planches ou deux sillons.
René Commune à 31 km au nord du Mans. Nom pouvant venir d’Arena (champ de sable) ou d’Ernel (terre en friche).
le Roy (en 1709) : Louis XIV (1638/1715). Impôts pour la guerre et intempéries ont provoqué famines et révoltes chez les paysans.
Ruzé : Le Grand Ruzé sur la carte de Cassini. Grand et Petit Rusé sur carte IGN, à moins d’un km au SE de René.
Tasses touffe épaisse, de branches serrées sortant du sol, cépee.
Vesses ? vesce : (famille des pois de senteur) il existe une variété à fleur violacées, qu’on trouve . dans les moissons. Ses graines rondes se mêlent au blé. Autrefois, pendant restrictions et famine, on les mangeait.

Le grand et terrible hiver de 1709

Cette rude période marqua profondément la mémoire de nos contemporains ; notamment l’extrême rigueur de l’hiver qui survint cette année là.
Les difficultés économiques de la France avaient déjà commencé dès 1672, mais elles culminèrent en 1709.
Plusieurs élément entrent en ligne de compte, d’une part, l’état de guerre permanent qui avait fait augmenter les prélèvements fiscaux et ralentir considérablement l’activité économique du royaume. La France était alors, engagée dans la guerre de Succession d’Espagne qui était ouverte depuis 1701.
Au cours de l’année 1708, les armées Françaises commençant à s’épuiser, à bout de force, furent repoussées de tous parts.
Les finances du royaume étaient au plus bas, suite, en partie à l’échec de la Hougue ( La Hougue (ou la Hogue) : rade au nord est du départ de la Manche, près de laquelle Anne de Cotentin, comte de Tourville, combattit sous l’ordre exprès de Louis XIV malgré l’infériorité de ses cadres, il perdit glorieusement un combat contre les flottes de l’Angleterre et de la Hollande après un jour de lutte en 1692 .) en 1692 alors qu’une douzaine de navires avaient été incendiés ce qui avait permis aux Anglais de s’approprier le monopole naval, gênant ainsi le développement de l’exportation Française.
A cela s’ajoutait le départ de quelques 300000 protestants suite à la révocation de l’édit de Nantes en 1685 départ au combien lourd de préjudices puisqu’ils causèrent de nombreuses suppressions d’activités.
Comme si les problèmes internes et externes du royaume ne suffisaient pas, la France du subir les caprices du temps ; partageant les années 1692-1713 entre étés extrêmement pluvieux, ou encore accablés par la sécheresse (années 1705,1706 et 1707), et des hivers tout aussi rigoureux.
Curieusement, l’hiver de 1708 fut très doux puisqu’on relevait à Paris en plein décembre 10°C ! Qui aurait alors pensé que les mois qui allaient suivre plongeraient la France dans l’horreur ? La première vague de froid eut lieu dans la nuit du 6 janvier 1709. Par bonheur, la neige l’accompagnant, les cultures et autres récoltes furent épargnées par le gel. En 24 heures cette vague de froid s’étendit sur toute la France on releva ainsi -25°C à Paris, -17°C à Montpellier ou encore -20,5°C à Bordeaux ! La Seine gela progressivement et on raconte que la mer elle même commençait à geler sur plusieurs kilomètres de largeur !
Le froid n’épargnait personne, et que ce fut à Versailles ou dans la plus petite chaumière de la France profonde, tout le monde grelottait.
Au château de Versailles, Louis XIV se voyait contraint d’attendre que son vin daigne bien dégeler près du feu, ce dernier se figeant rien qu’en traversant une antichambre ! Les oiseaux tombaient en plein vol, les animaux succombaient de froid au sein des étables et le prix du blé ne cessait de grimper. Il valait huit fois plus cher que l’année précédente.
Tout les végétaux se mirent à dépérir, le sol gelant sur plusieurs mètres de profondeur ; les oliviers, les vignes, et autres arbres fruitiers furent perdus pour plusieurs années. Les cheminées chauffaient mal et nécessitaient un important apport de bois, de toute façon beaucoup trop cher pour la population, laissant ainsi le vent glacial s’engouffrer dans les habitations faisant descendre la température jusqu’à -10°C. Partout en France on allumait de grands feux pour que les plus démunis puissent s’y réchauffer.
Lorsque le dégel eu lieu en avril, le constat fut épouvantable, toutes les récoltes étaient pourries. Le 23 avril, par arrêté royal, Louis XIV autorisa à ressemer chaque parcelle de terrain.
Les villes et communes taxèrent les bourgeois et les " riches " mensuellement pour pouvoir parer au plus pressé ; la faim et le manque de nourriture. Tout le clergé en appela à la charité et à l’aumône. Hélas la famine se faisant ressentir, des émeutes et pillages commencèrent à avoir lieu dans tout le pays et les troupes furent envoyées dans toute la France pour empêcher les vols dans les boulangeries. Les paysans étaient contraints de se nourrir, pour les plus chanceux, de pains fait de farines d’ orge et d’une sorte de soupe populaire faite de pois, de pains coupés en morceaux et de graisse ...pour les autres, ce n’était que racines et fougères
Soucieux de retrouver le calme et de chasser le spectre de la disette, Louis XIV fit fondre sa vaisselle d’or et invita tout les courtisans à en faire autant. Les dons n’affluant pas, il eu la brillante idée de se faire communiquer les noms des donateurs ce qui eu pour effet de mobiliser toute la noblesse. Mais le monarque ne s’arrêta pas là, puisqu’il alla même jusqu’ à favoriser la piraterie. De ce fait, plusieurs dizaines de navires céréaliers accostèrent en rade de Marseille et de Toulon ce qui arrêta en partie la propagation de la famine.
Mais l’été revenu, tous les vagabonds, paysans et autres gens sous-alimentés et affaiblis qui étaient partis sur les chemins de France pour tenter de trouver de quoi se nourrir et travailler contribuèrent à la prolifération des maladies créant ainsi de grandes épidémies de dysenteries, de fièvres typhoïdes ou encore de scorbut.
La France subira ainsi une crise démographique sans pareil puisque l’on constate qu’entre le premier janvier 1709 et le premier janvier 1711, la population diminua de 810.000 habitants sur une population globale de 22 millions de Français !
Il faudra attendre jusque en 1713, et voir la fin de la guerre de Succession d’Espagne pour permettre à la France de retrouver une certaine prospérité.