Les fermes (suite)

jeudi 5 novembre 2015
par  Jean

La gestion des grands domaines.

André Berson en 1648, prend en charge les 250 ha de l’exploitation de Choisy aux bœufs et accède aux fonctions de receveur général de l’abbaye de Chaalis ; le bail s’élevait à 37.000 livres d’où emprunt auprès d’un procureur au Châtelet la somme de 11 694 livres remboursables en un an pour employer à ses affaires.
L’abbé commendataire consent à Berson un bail général de tout le revenu temporel de la dite abbaye de Chaalis, soit la gestion d’une bonne vingtaine de fermes dans le Valois et la plaine de France. Pour trouver les prêts qui lui sont indispensables, il consent une hypothèque sur tous ses biens, meubles et immeubles et spécialement sur sa ferme de Charmentray (36 ha) et le gros marché de 20 ha que sa femme Geneviève Guérin détenait sur Vémars et Marly la Ville.
Charles Fieffé, tout en conservant sa résidence dans la ferme St Lazare à Saint Witz, était passé receveur de l’abbaye de St Quentin de Beauvais en 1640, avant de prendre en charge les intérêts de celle d’Hérivaux.
De simples exploitants agricoles, ils étaient devenus des hommes d’affaires, en charge des fortunes foncières les plus considérables de la région.
Les 15 années qui précèdent la Fronde, constituent une manière d’apogée. Fermiers généraux des riches abbayes ou des puissantes familles parlementaires, certains laboureurs avaient donc délogé la bourgeoisie dans les places qu’elle s’était réservées jusque-là. Désormais les marchands de la ville et les hommes de loi durent laisser entrer les anciens fermiers qui, s’ils abandonnaient la direction personnelle des belles fermes, ne manquaient pas d’y maintenir leurs proches en leur passant des sous-baux.
Du milieu du XVI ème aux années Colbert, la grande culture a donc conservé aux portes de Paris, ses caractéristiques essentielles : une taille relativement modeste –de 60 à 80 ha- réduit les contrastes entre une majorité de laboureurs à une charrue qui se maintiennent dans toutes les paroisses, et une oligarchie étroite de grands exploitants, à trois charrues et plus.
Derrière les murs de son enclos, la ferme de l’île de France ne présente pas encore la grande cour fermée à laquelle nous sommes habitués depuis les reconstructions du XVIII ème siècle.
A l’époque de la Renaissance, la ferme de l’île de France animait une polyculture dont les blés et le mouton ne formaient que l’élément principal. Les échanges restaient souvent localisés ; la charge animale à l’hectare s’élève avec la taille des entreprises. Sous Louis XIV, les deux roues remplacent les chariots d’antan, assurant des transports plus rapides et plus volumineux. Aux livraisons de blé, les fermiers ajoutent celles des fourrages et bientôt de la paille. Un processus de modernisation s’effectue dans la grande culture et il faudra attendre Colbert pour voir apparaître les grands changements initiés sous Sully. Les années 1640-1670 marquent un tournant. Les avantages de la petite culture ne valaient pas pour le grain. C’est en changeant d’échelle que les fermiers recherchaient la productivité et s’ouvraient de nouveaux débouchés : spéculations sur les fourrages et les ovins…..

Le temps des mutations, le grand malaise des fermiers-1650.1740

La prospérité des fermiers reposait sur une conjoncture générale propice dans laquelle la climatologie, la paix, la hausse des prix agricoles jouaient en faveur des producteurs. Tous ces indicateurs passent au rouge de 1650 à 1740. Alors que les revenus des grands exploitants chutent, leurs charges augmentent. Des charges qui tiennent d’abord à des coûts de production croissants, à commencer par les fermages. Mais un acteur supplémentaire a fait irruption sur le devant de la scène : le roi, dont la politique militaire multiplie les besoins en numéraire. Les exigences fiscales gonflent.
Depuis 1636, arrivent des réfugiés Picards puis Lorrains qui fuient la guerre de 30 ans malgré le traité de Westphalie .
Durant l’hiver 1649, la fronde des paysans n’aura que peu d’impact car les désastres furent étroitement localisés et vite arrêtés. Par contre la Fronde des Princes, de mai à décembre 1652, mit l’Ile de France à feu et à sang.
Il faut supporter une armée de 20 000 hommes et de 4000 chevaux accompagnée de mercenaires étrangers, les redoutables Lorrains. Les hordes qui suivaient chaque armée, excitées par la vue d’une campagne prospère, se livraient à de fréquents pillages. Au voisinage du campement des Lorrains, les épidémies (typhus) exposent les fermiers et les listes des décès s’allongent : exemple à Compans les 22/09 et le 7/10/1652, l’épouse et les deux enfants du fermier de l’hôtel Dieu décèdent, le mois suivant l’épouse et les deux enfants du procureur fiscal.
La courbe des décès à Marly montre un pic important entre juillet et novembre 1652.

Décès à Marly en 1652

Seigneurs de Marly pendant les deux Frondes : Jacques Danès fils (période guerre de Trente Ans) ; Jacques Jubert, seigneur du Thil, et Pierre de Hodic.
Pour tenter de se défendre les fermiers s’organisèrent. Les marchands-laboureurs avaient la ressource de solder un garde de l’armée voisine pour interdire l’accès de leur ferme, mais cela ne dissuadait pas un régiment. Derrière les murailles de certaines granges et étables le locataire était armé et certaines fermes abritaient un véritable arsenal : exemple à Chennevières- les- Louvres, Pierre Guérin disposait de 5 mousquets et 3 fusils.
La mise en lieu sûr des grains, du bétail et même de la famille fut souvent préférable. Certains propriétaires savaient donner asile à leurs fermiers. Certains exploitants cherchèrent refuge dans les bourgs voisins comme Lizy ou les petites villes murées telles Meaux ou Senlis. On mettait ainsi les objets précieux, meubles, garde-robe, bijoux et argenterie, à l’abri des murailles.
Mais la récolte de 1652 fut entièrement perdue ! La fin du printemps et le début de l’été furent impitoyables ; les gens de guerre pillaient allègrement les fermes, enfumant les pigeons, tuant les moutons et parfois les gens. Les économies fondirent car mieux valait accepter un rançonnement que risquer le pillage.
Cassure franche dans la vie agricole des campagnes parisiennes, la Fronde provoqua un endettement qui rendit insupportable la situation financière d’un grand nombre d’exploitants.
La première moitié du XVII ème avait connu une longue poussée des prix agricoles, avec la Fronde l’élan se brise
Et même le climat se ligue contre nos franciliens. Depuis la fin des années 1640, le nord de l’île de France entre dans une période de rafraîchissement, le petit âge glaciaire, dont le règne de Louis XIV marque un maximum. Les relevés météorologiques effectués de 1676 à 1712 par Louis Morin, soulignent la gravité du refroidissement que connut la fin du XVII ème siècle.
Une humidité excessive : 22 juillet 1646, la grêle traverse toute la province et en 1654 elle détruit une partie des blés ; les franciliens restent les pieds dans l’eau.
Années des crues remarquables de la Seine et de la Marne : 835, 1206, 1233, 1393, 1598, 1606, 1609, 1615, 1639, 1649 et surtout 1658 (plus importante que celle de 1910).
La production de 1652 s’annonçait belle, elle fut ruinée par la guerre.
Aux pluies continuelles s’ajoutent, en période chaude, les effets de la grêle. En 1678, après les orages, tempêtes et grêle et la niellure survenue à la veille de la moisson, la production est anéantie aussi bien sur la sole d’hiver que sur celle de printemps (à Vaulerent, sur 75 ha consacrés au blé (148 arpents) le fermier ne comptait plus que sur 5 hl par ha, une misère !
La décennie 1690 enregistra le record de d’humidité. En 1697 les pluies repartent, en 1698 une nouvelle catastrophe, celle de la chute des températures au printemps. Il gèle en Mai, et les grêles du mois d’août ont raison des moissons. Les exploitants voyaient s’effondrer en même temps le volume et la valeur unitaire de leur production.
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