Noel à Fosses vers 1700

vendredi 6 novembre 2015
par  Jean

Noël vers 1700

Tapis au fond du vallon, le village veillait. Par chaque fenêtre aux volets disjoints sourdait une lueur rouge jaunâtre manifestation de l’éclairage d’une pauvre bougie de résine.
A l’orée du village, la cheminée de la ferme de la famille Fauché dégageait un léger filet de fumée dont la lune, pleine en cette nuit, projetait l’ombre sur le mince manteau de neige qui couvrait la campagne.
J’étais l’aîné de 4 enfants et j’avais juste 10 ans. Mon père cultivait la terre appartenant aux moines d’Hérivaux et nous n’étions pas riches même si je n’ai pas souvenir d’avoir jamais eu faim.
La maison était facile à trouver car c’était la dernière sur le chemin de Bellefontaine. Elle ressemblait à beaucoup d’autres de l’époque. Elle était constituée d’une armature de bois remplie de torchis, couverte de paille ; une petite fenêtre fermée par un volet de bois plein et une porte close de la même façon étaient les seules ouvertures. L’arrière donnait sur un jardin, où ma mère faisait venir des légumes, et sur un poulailler qui nous fournissait en viande. Le terrain était bordé d’un fossé souvent à sec qui allait se jeter dans l’Ysieux quelque 25 toises plus loin. Qu’est-ce qu’il peut puer en été, ce fossé ! Faut dire qu’il sert de latrines et de tout à l’égout.


Nous n’avions pas de puits et c’est souvent moi qui était chargé d’aller chercher l’eau à la fontaine du village ou … dans l’Ysieux.

Dans le bourg, face à la fontaine, la maison du curé possèdait un étage. Mais chez nous, il n’y avait qu’une seule pièce. Dans un coin se trouvait la cheminée dans laquelle ma mère cuisinait, et dans l’autre coin le lit de mes parents. Avec mes frères et ma sœur je dormais sur un grabat posé à même le sol, plus ou moins près de la cheminée suivant la saison. Une table, quelques tabourets et une armoire constituaient tout le mobilier.
Le repas, pris à la lueur du feu de bois, venait de se terminer. Un repas simple, voire frugal mais un repas de fête car ma mère avait pu mettre une tranche de lard dans la soupe de fève qui, avec une bonne tranche de pain, constituait notre seul plat.
La table fut vite débarrassée. Mon père mit une grosse bûche dans la cheminée et nous partîmes pour l’église qui nous appelait à grands coups de clochette. Depuis plusieurs années il était question d’installer de vraies cloches. Mais c’était cher, trop cher pour une paroisse de 200 habitants. Le chemin était rendu glissant par la neige tassée et nous marchions dans les ornières creusées par les chariots ; nous avancions en file indienne afin de se protéger d’une méchante bise qui soufflait de l’est depuis 2 jours. Nous fîmes le signe de croix en passant devant le calvaire qui se trouvait au croisement avec la rue de la source. Des bruits de rires et des airs de chansons nous parvenaient de la gauche comme s’ils descendaient le chemin venant de la cavée. Il y avait fête au château de Messire Cousinet, notre seigneur. Un homme important, notre seigneur ! Il vivait le plus souvent à la Cour, retenu par sa charge de Secrétaire du Roi. J’espérais sa venue à l’église car il avait coutume de jeter quelques pièces aux enfants, pièces souvent confisquées plus tard par les parents.

La petite église, chichement éclairée, était bien froide ; heureusement elle était presque pleine et c’est avec joie que nous nous serrions les uns contre les autres, les femmes à gauche et les hommes à droite. Cette année, âgé maintenant de 10 ans, j’étais pour la première fois du coté des hommes. Je m’arrangeais pour être à gauche de mon père. Je n’aimais pas être trop près de la Chapelle de la Vierge à cause de l’armoire reliquaire. Une grosse armoire en pierre dans laquelle on pouvait voir, au travers des barreaux d’une porte de bois, 2 têtes humaines couleur d’or. J’avais peur de ces têtes même si je connaissais leur contenu, les reliques de St Vit et St Modeste. Dans le noir, reflétant la lueur mobile des cierges, leur aspect m’effrayait ; mais pour rien au monde je n’aurais avoué ma peur.
Je saluai respectueusement l’instituteur Monsieur Antoine Mongé ainsi que Dame Jossert, la sage-femme du village.
Le père prieur Céberet, notre abbé, célébrerait l’office assisté de 2 moines qui, traversant le plateau, étaient venus d’Hérivaux. Nous restions debout. Les bancs, loués par la fabrique, étaient encore trop cher pour nous. Leur prix excessif donnait souvent lieu à d’âpres discussions avec le marguillier. Nous avions bien souvent pensé à nous en plaindre auprès de l’Archidiacre, Monseigneur Ameline, qui venait une fois l’an inspecter la paroisse. Mais personne n’avait eu le courage de l’aborder.
Je n’ai qu’un vague souvenir de la messe car, bien vite, je m’étais assis par terre, et, appuyé contre la jambe de mon père, je m’étais endormi.
Le milieu de la nuit était sans doute passé depuis longtemps quand nous retournâmes à la maison. Le vent s’était calmé et tout au long de la route nous entendions l’Ysieux couler sur notre gauche.
De retour à la maison, bien au centre de la table, quelques pommes, une blouse, une cucule et une paire de sabots attendaient, preuve tangible du passage du Père Noël. Le partage avec mes frères et ma sœur ne fut pas chose aisée et mon père dut faire preuve d’autorité pour nous mettre d’accord.
Le feu, attisé par mon père, répandait dans la pièce une douce chaleur pendant que ma mère découpait la brioche qu’elle avait cuit le matin. Bien que nous ne soyons que 6 ma mère partageât le gâteau en 7 parts égales. Il était quasiment certain que demain un pauvre hère, plus malheureux que nous, viendrait frapper à la porte ; il aurait ainsi sa part de plaisir. Cela arrivait souvent qu’un mendiant vienne quémander quelque nourriture. Nous n’étions pas riches, loin s’en faut, mais il y avait toujours une bolée de soupe, un verre de vin ou un peu de pain et d’ail à donner. Je dis toujours, mais pourtant une fois, ma mère avait dû refuser, il n’y avait rien ! C’était il y a longtemps, je n’étais pas encore né, et pourtant ma mère en est toujours mortifiée.

Ceci n’est qu’une évocation, purement fictive, mais réalisée à partir de documents d’archive, de ce que pouvait être une nuit de Noël à Fosses, vers 1700.

J.D.