Lettre à un cousin Mort pour la France (1914)

vendredi 6 novembre 2015
par  Jean

Cher Cousin,
En ce mois de janvier 2003, j’ignorais encore jusqu’à ton existence.
Dans mon enfance j’avais connu ta sœur Hélène, la coquette, et ton frère Marcel, l’ours, dont je cherchais l’acte de naissance à Walincourt-Selvigny, village dont vous étiez natifs, mais en vain. Pour me plaire l’employée de mairie de cette commune me fit parvenir tous les actes de naissances concernant ta famille.

J’appris ainsi que tu étais né en 1892, le 7 janvier, que tu étais le cinquième et dernier enfant du couple Ernest Maillot et Armande Trousse, mais en marge de ton acte de naissance était portée la mention : « décédé le 04/07/1915 dans l’Oise à Cuvilly, dont mention Selvigny le 26/04/1956. »
Je me procurais ton acte de décès sur lequel était noté en marge la mention tant redoutée :

Mort pour la France

J’ai entrepris des recherches aux archives de l’armée de terre, à Vincennes.
Je découvre ainsi que ton régiment, le 5ème de marche des tirailleurs indigènes, se trouve stationné au nord de Compiègne, dans les tranchées sur lesquelles, quotidiennement, s’abattent les obus allemands ou autrichiens. Et pourtant les Journaux de Marche de ton régiment décrivent cette période comme étant calme.

Ce 30 juin 1915 est un jour comme les autres. Dans une grange, avec 6 autres camarades, tu travaillais à une corvée de réfection de cartouches ; un travail ordinaire. A 16h30, un obus tombe sur la grange.
Trois camarades sont tués sur le coup, vous êtes quatre grièvement blessés ; deux sont salement touchés, dont toi. Dans le rapport de cette journée, j’ai appris que ton ami qui se prénommait Paul comme toi, avec lequel tu avais peut-être, la veille, arrosé la St Paul, était mort le lendemain dans l’ambulance de Compiègne où il avait été évacué.
Toi, tu étais soigné à l’ambulance de Cuvilly ; la mort a pris trois jours pour mettre un terme à tes souffrances et faucher ta courte vie de 23 ans.
Le lendemain de cet incident, toujours la routine de la vie des tranchées : pluie d’obus, réparations, observation des mouvements de l’ennemi, attente : c’est la guerre qui continue, mais sans toi.

En ce mois de mai 2003, tu n’étais déjà plus un inconnu ; certes je ne connaissais pas ton visage, je ne savais rien sur ta courte existence, je ne savais pas encore où tu étais enterré. Je savais seulement que tu te prénommais Paul et que tu étais mon cousin, mon cousin mort pour la France un jour d’été 1915.

J’ai enfin trouvé ta tombe. C’était le 28 juin 2005, presque pour l’anniversaire de ta mort. C’est à Méry la Bataille, tout près de Cuvilly, que tu reposes avec tes camarades, combattants de l’Artillerie Spéciale. Le soleil n’était pas encore haut et une brume légère flottait sur la campagne Picarde. A côte de la petite chapelle, d’un carré de pelouse parfaitement entretenue, jaillissent 251 croix en ciment avec, au pied de chacune, une plante verte.

251 croix, 251 vies.

G. Ducos