l’Exode

samedi 7 novembre 2015
par  Jean

Les informations relatives à l’exode sont tirées des souvenirs de diverses personnes ayant vécu cette aventure. (Les prénoms cités sont purement fictifs)

Chez les populations, ce 11 juin, l’angoisse est à son comble. Toute la matinée, la région a été recouverte par un épais brouillard tout à fait anormal [1]. Les rumeurs les plus folles circulaient dans les villages : " Les allemands arrivaient en pillant, cassant, brûlant tout sur leur passage. Ils violaient et tuaient même les enfants … " . Même si ces bruits étaient fortement exagérés, la peur saisit les habitants. Partir, fuir, mais où, et comment. En ce 11 juin, vers midi, la gare de Survilliers ne fonctionnait plus et celle de Louvres allait être évacuée incessamment.

C’est ainsi que le 12 juin au matin, au son de notre artillerie établie dans la région de Survilliers, les villages des alentours se vidèrent. Certains partirent en voiture, très peu, d’autres en charrettes tirées par des chevaux, et d’autres, comme Camille , partirent à pied. Camille et son groupe mirent 2 jours pour atteindre la capitale, passant la nuit dans un champ. Quand ils y parviennent enfin le 14, la ville est occupée depuis le matin. Il faut imaginer cet exode avec les civils mélangés à l’armée en déroute, talonnés par les Allemands et mitraillés par les avions.

Un groupe de Marlysiens qui avait contourné Paris se trouva bloqué par la Loire le 18 juin. Le 10 juin, l’Italie nous avait déclaré la guerre et ses avions, après avoir mitraillé les routes, avaient fait sauter les ponts. Bloqués dans leur route vers le sud, les Allemands arrivant dans leur dos, ils se sont réfugiés dans une ferme et, pendant 3 jours, coincés entre deux armées, ils ont subi le pilonnage de l’artillerie française située au sud du fleuve. Le calme étant revenu, ils décident le 21 juin de rebrousser chemin.

Un autre groupe s’est arrêté à Pithiviers mais tous racontent la même histoire, la marche sur les routes encombrées, parfois mitraillés par l’aviation, la faim et la soif, des morts, des blessés et la peur.

S’alimenter durant l’exode n’est pas chose facile. Les populations locales se montrent parcimonieuses par crainte de manquer elles-mêmes, certains profitant de l’occasion pour vendre tout à un prix prohibitif. Il a même fallu acheter une bouteille d’eau du robinet ! Les réfugiés sont souvent mal perçus : ils perturbent. Dans ces conditions on comprend que la plupart aient décidé de retourner chez eux au bout de quelques jours. A la fin du mois de juin, presque tous avaient rejoint leur village. Cet empressement à revenir était d’autant plus justifié que la période des moissons approchait et, dans notre région agricole, tous se demandaient dans quel état ils trouveraient leurs champs.

Camille, elle, n’était pas allée plus loin que la capitale. Au bout d’une quinzaine de jours difficilement passés dans un Paris occupé, sa famille décide aussi de revenir à Fosses. Mais le retour ne fut pas exempt de surprises. Beaucoup de maisons avaient été saccagées, les portes, les boiseries avaient été cassées et brûlées ; diverses dégradations, apparemment gratuites marquaient le passage de la troupe. Cela est sans doute imputable aux troupes françaises en déroute. Nous avons en effet trouvé trace de vols et de pillages commis à Senlis par les soldats d’une unité coloniale créant une tension avec ceux du 41ème R.I. qui voulaient le leur interdire [2].

Mais les dégradations commises dans les maisons n’étaient pas toutes si gratuites que cela ; il est possible, à défaut d’excuses, d’y trouver des justifications. Les soldats sont arrivés à Fosses fourbus, trempés, (certains avaient traversé l’Oise à la nage), affamés et frigorifiés. Il faut aussi se souvenir que ces troupes, originaires de l’Afrique du Nord, n’étaient pas habituées à notre climat avec, en outre, un mois de juin particulièrement frais et pluvieux. Le cantonnement était prévu pour 2 jours de repos. Leur premier souci a été de se réchauffer et de se sécher. Pour leur linge ils ont créé des étendoirs en tendant des cordes entre les murs à l’aide de clous, pas des petits mais de bon gros clous de pontonnier du génie ; c’est tout ce dont ils disposaient. Pour faire sécher du linge quand il pleut et qu’il fait frais, il faut de la chaleur. Pour faire du feu, ils ont pris ce qu’ils trouvaient : des meubles, des portes, etc. Ils se sont ensuite étendus, encore mouillés, sur les lits occasionnant d’autres dégâts. Ensuite ils ont mangé ce qu’ils ont trouvé. Mais tous n’ont pas volé ! Un de nos témoins nous raconte que, de retour dans sa cuisine, elle trouva la boite dans laquelle elle rangeait son riz bien légère. Mais quelle ne fut pas sa surprise en l’ouvrant d’y trouver … un peu d’argent.
Même s’il n’est pas possible de tout excuser, certains comportements sont quand même compréhensibles.
Après l’exode, de retour dans leur maison, certains, souvent très jeunes, se sont livrés à une curieuse activité. Cela consistait à aller courir les bois pour ramasser, non pas des champignons, ce n’était pas la saison, mais les armes et munitions diverses abandonnées par les troupes durant la retraite. La récolte était paraît-il bonne. Comme cette activité demandait une grande discrétion, il est difficile de connaître ceux qui l’ont pratiquée. Je crois savoir qu’il y en a eu un ou deux à Survilliers, mais je n’en suis pas sûr [3].

Récit personnel

Un de nos amis fossatussien d’adoption, dont la famille résidait à Aubervilliers (département de la Seine à l’époque) a vécu l’exode de juin 1940..
Le but du « voyage » était de partir se réfugier en Côte d’Or, dans de la famille, en véhicule automobile Citroën C.4 emportant 5 personnes : les grands-parents maternels, la mère, la sœur aînée et le petit garçon (le dit fossatussien) le père étant mobilisé, et prisonnier de guerre par la suite.
C’est l’histoire de leur « exode », relatée et écrite au jour le jour par la mère, parfois en style télégraphique.

Mardi 11 juin , nous quittons Aubervilliers, traversons Paris à 15h, Villeneuve Saint Georges à 18h pour coucher à Arbonne la Forêt, près de Fontainebleau.

Mercredi 12 juin, départ à 4h du matin en direction de Nemours, sur une seule file, bientôt immobilisée pour laisser passer un convoi militaire. Nous roulons à 10km/h et quittons Nemours à 11h avec l’idée d’aller à Sens. A Malherbes, à 12h, nous achetons du vin et de l’eau dans un hôtel, puis nous roulons. Dîner à 21h et nous passons la nuit sur la R.N 152 et dormons jusqu’à 3h du matin.

Jeudi 13 juin, même les petites routes sont embouteillées et nous devons laisser passer plusieurs convois militaires. Nous passons par Puiseaux sur la D 948 et couchons 3 km plus loin, à Bromeilles.

Vendredi 14 juin, Beaumont en Gâtinais, Beauchamp sous Huilard, Lorris (D44). Tout va bien, il est 8h. Tout va mal, il est 9h ; plus de pain et encore des convois ; achetons 1 litre de lait pour 5 personnes ! avons fait 3km en 10 heures.

Samedi 15 juin, avons dormi dans la voiture, il fait très froid dans la forêt d’Orléans, sur la D 961. Cafard, 8h : les voitures avancent sur trois files, des soldats donnent des biscuits aux enfants. Avons très faim et rien à boire. Il faut beaucoup pleurer pour avoir du pain ; nous obtenons un pain de 4 livres bien vite mangé avec du chocolat et de l’eau d’un puits pas très propre. Arrêt pendant 4h, puis roulons 3h pour faire 1500 mètres le long d’un bois. Des soldats nous ravitaillent et couchons sur place.

Dimanche 16 juin, départ 4h du matin ; sommes bombardés en rase motte, 3 fois par des avions « italiens » dit-on. Nous nous sauvons dans les bois ; tout le monde a peur ; une femme devient folle, c’est atroce. Des bombes sur les convois militaires et civils. Dix autos flambent. Mauvais moral ; à 8h du matin je fais un malaise. Un major militaire me soigne, je suis sans connaissance pendant 3 heures. Encore des bombardements ; couchés dans un champ de blé, les balles sifflent au-dessus de nous. Une femme a l’épaule déchiquetée ; on devient fou. 12, 13, 14, 15h en route ; nous pouvons suivre des convois militaires. Les gens sont méchants pour fuir plus vite. Je suis toujours dans la voiture, malade, très mal à la tête. Un peu de pain et de chocolat pour eux, pour moi rien que de l’aspirine. 17h,re-bombardement ; nous nous ruons dans les blés. Les balles incendiaires sifflent et nous avons tous très peur. Sur la D 952, à « les Bordes » nous trouvons une ferme abandonnée. Orage terrible, beaucoup de bruit. Nous faisons un feu pour cuire un lapin et un bouillon Kub. Les bombes font tomber les vitres et les glaces. Des autos brûlent à 50 mètres sur un passage à niveau. Il y a des blessés, des morts. Nous faisons manger 4 soldats qui n’ont rien pris depuis 4 jours. Ils embrassent les enfants de joie. Dans la cave, nous trouvons un tonnelet de vin et des gobelets. Sur le bord de la route j’en distribue aux soldats qui passent ; j’en suis heureuse, eux de même. Il pleut, on dort dans la voiture et on apprend que le Pont de Sully/Loire, situé à 3km, a sauté ; 20h : pagaille. Les gens se sauvent à pied, laissent les autos : scènes de pillage. Du linge plein les fossés, les gens pleurent. Moi j’ai tout de même espoir de nous sauver et de sauver notre voiture.

Lundi 17 juin, 5h du matin, je trouve sur le bas côté de la route un fût plein d’essence…. Nous pleurons de joie et nous repartons en sens contraire pour Gien à 28km. De 6h à 10h, nous avons bien roulé ; à 11h nous trouvons des soldats en triste état, morts de fatigue, ; alerte, bombardement. Nous restons dans la voiture pour veiller sur l’essence. Le canon tonne sans arrêt, sommes sur le front. 13h,16h, boire ! Nous demandons un lapin aux soldats. La voiture tombe en panne de batterie. Nous sommes remorqués par une grosse voiture à qui nous donnons de l’essence et aussi à des soldats noirs.17h, encerclés par des convois français, puis mitraillés, puis cernés par des Allemands à Ouzouer /Loire (D952). Nos soldats cachés derrière nos files de voitures résistent. Les gosses hurlent, cachés dans les fossés. On nous crie de nous rendre. Je jette notre revolver loin dans les blés. Nous levons les bras plutôt que de nous faire tuer, nous étions trahis. Des soldats habillés en Français étaient en fait des Allemands ; on est arrêté, le petit est inconsolable. Il fera une jaunisse huit jours plus tard. On est fouillé.

Mardi 18 juin, déjeuner à 6h avec notre voisin de remorquage. Les soldats allemands cherchent les soldats français, mitraillettes en avant. Toujours la canonnade ; ils se battent en haut du pays ; nuit sans pouvoir dormir.

Mercredi 19 juin, à 4h nos soldats se rendent ; leurs affaires, leurs papiers jonchent le sol. C’est triste à vivre. Les Allemands amènent les prisonniers devant nous dès 6h. A 7h, ils sont au moins 3000 parqués dans le champ en face ; ils ont le droit d’écrire à leurs familles.
10h, distribution de sardines et de chocolat pour les enfants. Moral un peu mieux. A 11h avec une voisine et ma mère, nous sommes réquisitionnées pour soigner les blessés dans l’église. Des Français blessés ou morts ; deux mourants veulent me dire je ne sais quoi. Un soldat allemand m’empêche de les approcher. Je regarde et je panse des blessures : un bras abîmé là, trois balles dans la poitrine d’un autre. Ils souffrent tous. Un certain regard ne me quittera plus jamais. J’en ai trop vu, je suis très triste. A midi, sardines et bœuf en boîte pour tous. A 13h, nous repartons et passons devant un tas de fusils, nous voyons des camions militaires renversés dans les bas-côtés. Encore du pillage. Les gens volent, les soldats allemands font la police. Départ à 14h et à 16h, nous sommes en panne 500 mètres plus loin. Nous sommes tous remorqués par des Allemands très corrects. A deux km de Montereau (D44) les Noirs de la Côte d’Ivoire font brûler leurs morts avec des caisses de munitions, puis pour ne pas se rendre, ils se font sauter avec. C’est une vision d’enfer. C’est une fournaise, nous en sommes à 500 mètres, choqués ; les enfants crient et pleurent. Un officier allemand les entraîne plus loin en disant que ce n’est pas un spectacle pour des enfants. On va être remorqué, mais après une mauvaise manœuvre, notre Citroën est dans le fossé. Un cheval et 20 paysans pour la sortir de là ; çà nous coûte 20 francs. Rien à dîner, nous n’avons plus faim. Je vais avec Jean-Claude dormir dans l’auto, les autres vont se coucher dans le foin ; il fait froid, cafard fou.

Jeudi 20 juin, on est dans une sorte de camp, dans un champ avec les voitures ; 9h, pouvons faire du café, cela semble bon. On trouve un ruisseau, 10h, tout le monde fait sa toilette. On est heureux d’être propre. Il y a un chaud soleil. On a trouvé du cidre et du lait et 2 poulettes dans une ferme. 12h, c’est le déjeuner. Les convois allemands passent jour et nuit. La Croix Rouge s’arrête et me donne du lait en boîte pour un bébé, un kilo de sucre, des bonbons et du chocolat. A 14h, on a trop chaud, le soleil nous brûle les yeux et la figure. Vers 16h, une tente est dressée pour abriter les civils. Nous regardons passer les soldats français prisonniers, tristes. Ils nous donnent des lettres, des adresses. Encore des prisonniers, 1500 et plus, de toutes sortes de régiments, avec des médecins, des gradés, de tout.

Vendredi 21 juin, 8h, café, nous faisons cuire un lapin. Les gens se disputent pour quitter le camp. Nous sommes toujours en panne. On va attraper un cheval de l’armée, un peu blessé, que l’on soignera, mais çà dure une heure. Il est attelé comme on peut avec un tournevis dans la bouche en guise de mors. Il est très doux et baptisé Bijou. On quitte Montereau enfin pour Paris. A 12H, nous repassons à Lorris, il y a aussi un petit cheval arabe, copain de Bijou sans doute, qui suit et rue sur l’arrière de la voiture. C’est à 6 km ; nous demandons de quoi atteler aux soldats allemands. Compris, ils nous conduisent dans une bourrellerie. A 14h on a faim, une seule boîte de bœuf, mais à boire et à manger pour Bijou. Je fais 20 km à pied. A 15h, nous trouvons le camion et la camionnette et le personnel administratif d’une usine du Vésinet, en retraite, avec armes et bagages : livres de comptes, factures, dossiers, secrétaires. Ils nous remorquent en échange de notre essence. On campe dans une ferme et dormons tous dans la grange. Fermiers charmants. Ils ont trouvé un camion abandonné et nous donnent l’essence. A 8h, déjeuner avec du café, nous laissons nos chers chevaux. Nous avons à boire et du lait pour le petit. Nous passons Villemandeur, Montargis ; à 10h, achetons essence, viande, vin etc… départ à 11h pour Corbeilles en Gâtinais (D94), Bordeaux Beaumont. Détours par Château Landon, Puiseaux, Malesherbes. Pneu crevé sur la camionnette. Couchons dans les foins à Maisse à 7 km de Milly la Forêt. Les rats nous courent dessus ; nous nous réfugions dans les voitures.

Samedi 22 juin, buvons du lait, passons à Courdimanche sur Essonne, 500 mètres après la Ferté Alais, direction Arpajon. Passons par Bouraysur Juine, puis Chaiptainville, La Norville, Arpajon, La Croix Rouge y donne du pain ; nous voyons deux tombes Allemandes sur la route de Fontenay les Brits. Puis Limours sur la D24 et Senlisse sous Dampierre où nous déjeunons chez les parents du chauffeur de la camionnette. Repos. Départ à 13h , tout va bien. Dampierre, Maincourt Trappes St Cyr l’Ecole, c’est bombardé, deux maisons en ruines. On voit la tombe de deux soldats aviateurs. Toujours les trois voitures en remorque, tout va bien pas pour longtemps. Pluie et orage, chaîne cassée, perte d’une valise de la camionnette, corde rompue sur notre Citrôen ; arrivons à Versailles. Tous les ponts ont sauté, il faut prendre la route d’Aubervilliers par Saint Denis. C’est tout droit ; sommes très fatigués. Des Allemands sont installés un peu plus loin. Les gens de la camionnette et l’autre chauffeur couchent chez nous. Nous étions 13 pendant plusieurs jours.
Dimanche 23 juin, les gens du Vésinet sont partis ; voici notre triste histoire vécue pendant 13 jours. Le 13 est un porte-bonheur chez nous.

Ecrit le 24 juin 1940 par Louise NOEL.


[1SHAT 32N389.Ce brouillard était généré par l’armée Française

[2SHAT 32N105

[3AERI