L’Abbaye d’Hérivaux

dimanche 7 février 2016
par  Jean

L’Abbaye d’Hérivaux

Carte de Cassini vers 1700 Hérivaux.

C’est au début du 12ème siècle, peu après 1100, que naquit le futur seigneur de Marly, Ascelin. Je situe sa naissance entre 1105 et 1115 car il est dit plus loin qu’il se sentait vieillir en 1160 et que sa mort avait eu lieu en 1188, mais je n’ai aucune indication précise. Il était issu d’une grande famille picarde et devint seigneur de Marly la Ville. Il appartenait à la famille dont était issu Pierre l’Hermite, prédicateur laïc de la première croisade.

C’était un homme fort pieux et dévot qui se sentait une vocation pour se dévouer à Dieu. La seigneurie de Marly avait des droits sur un vallon sauvage et désert où prédominait la forêt. Ce vallon est décrit comme terrifiant et solitaire (locum horroris et vaste solitudinis) dans une charte épiscopale de 1160. Le reste du vallon était partagé entre les Comtes de Beaumont et de Clermont. Je ne connais pas le nom du lieu-dit à l’époque pour autant qu’il ait été dénommé. Dans les actes latins de 1160 on le trouve sous le nom d’Herivallis, soit vallée de l’ermite ( Heremus= désert, solitude, d’où vient eremita = solitaire, ermite et valle = vallée, vallon). Ceci semble indiquer que le nom a été donné suite à l’arrivée d’Ascelin.

C’est donc en 1140 qu’Ascelin décida de quitter son château de Marly et de se retirer dans cet endroit inhospitalier. Il demanda aux Comtes de lui céder l’ensemble du Domaine, ce qui fut facilement accepté prouvant peut-être ainsi le peu d’intérêt pour ces terres sauvages.
Ascelin fit aussitôt construire un petit logement, un oratoire et s’y retira avec quelques compagnons ce qui lui valut le surnom d’Ascelin l’ermite. Ils passèrent les 20 années suivantes à défricher et aménager le terrain tout en pratiquant la prière, les oraisons et le jeûne. Une partie de la forêt fut abattue, formant une échancrure au fond de laquelle serait tapi le monastère, bien abrité des vents et des orages et ouvrant sur le vallon en direction de Luzarches. Plusieurs étangs devaient fournir quelques poissons et un moulin était actionné par le ruisseau.

Se sentant vieillir, Ascelin demanda à l’évêque de Paris, Maurice de Sully, en 1160, de déclarer le lieu Institution Canonique. L’évêque accéda à sa demande et la nouvelle Abbaye d’Hérivaux fut rattachée à l’ordre de saint Augustin, même si ce rattachement ne devint effectif qu’en 1188 après la mort d’Ascelin. Un abbé [1]. fut nommé, un certain Thibaut, et en 1163 le Pape Alexandre III confirma la fondation de l’abbaye. L’abbaye fut donc placée sous la juridiction de saint Victor et le restera jusqu’en 1622 où elle fut rattachée à celle de Sainte Geneviève.
Début de l’acte de création de l’abbaye (A.D.V.O)

Maurice de Sully, qui, selon les chroniques, avait financé de ses propres deniers 3 autres abbayes, se comporta en véritable mécène pour celle-ci. C’est grâce à lui que furent érigés le Cloître et l’église dédiée à la vierge, Notre Dame d’Hérivaux, dont parle une bulle du pape Clément III en date du 15 janvier 1188. Il encouragea les Seigneurs des alentours à aider l’abbaye, ce qu’ils firent, et cette générosité continua bien après la mort de l’Évêque en 1196. Maurice de Sully vint dit-on souvent en retraite et repos à Hérivaux qu’il semblait apprécier tout particulièrement.
L’église d’Hérivaux fut complétée ou reconstruite (cela diffère selon les auteurs) en 1405 par l’abbé Thomas Finet.
Il semble que les abbés aient été nommés à vie puisque qu’il est écrit qu’en 1468 l’abbé Jean 1er Ganeau, très âgé et débile, fut, dirais-je, mis sous la tutelle de Jean II Moreau.
Le dernier abbé régulier [2] fut Jean III Ciret nommé le 22 août 1469. En 1476 il fut accusé par 7 moines de détournement des revenus de l’abbaye ce qui ne l’empêcha pas de rester à son poste puisqu’on le retrouve en 1487. Comme quoi les affaires ……..

Les abbés suivants furent "commendataires [3]" et le premier fut Jean IV de Montmorency. C’était un bâtard de la dite maison car les Ordres étaient souvent dévolus aux cadets [4]. ou aux bâtards.
Vers 1702 l’abbaye était riche et donc prospère. Elle touchait les bénéfices de 4 cures, saint Etienne de Marly, saint Etienne de Fosses, saint Nicolas de Bellefontaine et saint Jean de Montepiloir. A cela s’ajoutaient les revenus de 2 prieurés simples, saint Nicolas d’Hermenonville et saint Nicolas de la Grange du Bois (sans doute près de la Chapelle saint Nicolas érigée par Adam Bigue en 1247 et qui sera détruite en 1754 pour cause de ruine). Ce dernier comptait 14 feux en 1470.
Elle possédait des domaines sur les territoires de Luzarches, Epinay, le Puits-aux-Chiens, Puiseux, Survilliers, Beaumont, Mareuil, Pontarmé, Mongrésin, Fosses, Marly-la-Ville, Montméliant, Saint Witz, Argenteuil, Vémars, La Grange du Bois, Herdancourt (peu lisible), Cinqueul(?), le Plessis-Luzarches, Lassy, Coye, la Morlaye, Jagny, Marché-Morel, Messy(?), Orry, Boneuil, Senlis, Bellefontaine, Villiers le Bel, Bouqueval, la Chapelle en Serval, les Essarts, Ermenonville, Villiers le Sec, le Rosoy, Montmagny, Andilly, Garges, Chelles, Sarcelles, Paris, Roissy, Domont.
A la fin du XVIIIème siècle les revenus de l’abbaye furent évalués à 11 750 livres, dont 8 000 pour la mense abbatiale et 3 750 pour la mense conventuelle. (La mense : revenu ecclésiastique avant la rupture du concordat).
(A cette époque un maçon landais gagnait 18 sous par jour et une livre valait 20 sous. Sur cette base, 8000 livres pourraient être évaluées à 2,9 millions de francs soit 451 700 euros, chiffre à prendre avec beaucoup de précautions car la comparaison n’est pas évidente).
L’Abbaye possédait aussi des bois représentant un capital fort important. En 1716 elle céda 469 arpents de forêt au prince de Condé qui désirait agrandir sa forêt de Coye. La vente rapporta 60 000 livres, 15 000 pour le fonds et 45 000 pour les arbres. (1 arpent équivaut environ à 0,421 hectare)
Il est noté que, en liaison avec les moines, les agriculteurs des paroisses de Fosses et Marly développèrent de nouvelles cultures telles la vesce, la gaude et le pavot ; ces plantes permettaient de fabriquer des teintures vendues ou utilisées sur place pour teindre les tissus fabriqués par la manufacture de draps de Rocourt. Les moines n’ayant pas l’utilisation directe de ces plantes il fut décidé que la dîme serait payée en avoine au prorata de la surface cultivée.
Le vallon d’Hérivaux fut autrefois peuplé. Entre 1470 et 1475, les gens de la vallée furent affranchis et on y dénombre alors 12 ménages auxquels il faut rajouter les 14 feux de La Grange aux Bois.
Lors de la réforme des monastères de saint Augustin en 1622, réforme justifiée par le relâchement des règles de vie et menée par le Cardinal de Larochefoucault, l’Abbaye fut rattachée à la Congrégation de Sainte Geneviève. Mais il fallut attendre 17 ans pour que le rattachement prenne effet en 1639, le 21 novembre.
L’Abbaye faillit disparaître lors d’un incendie dans la nuit du 18 octobre 1632 vers 11 heure du soir. En allant chercher du bois pour cuire le pain un serviteur secoua sa chandelle dans les ordures du hucher. Le feu embrasa rapidement le bâtiment et le plancher du dortoir des moines s’écroula. Les combles du couvent, du réfectoire et du dortoir furent réduits en cendres ainsi qu’un grand nombre de manuscrits. Il n’y eut pas de victime, seuls quelques moines eurent chaud au …. cuir.
Le feu aurait gagné l’église si un maçon de Bellefontaine, Jean Léchaudé, n’avait réussi à l’en empêcher en jetant sans arrêt de l’eau depuis une fenêtre. (Le patronyme "Léchaudé" figure sans discontinuer jusqu’à nos jours dans les actes de l’état civil)
On voit sur le plan du rez-de-chaussée que la boulangerie est située à droite, à l’opposé de l’église. On peut donc supposer que le feu a atteint les combles par la cage d’escalier située à côté de la boulangerie pour embraser tout le dernier étage du bâtiment.

Mais je n’ai pas pu situer la fenêtre depuis laquelle Léchaudé jetait de l’eau pour protéger l’église.
La réfection durera jusqu’au mois de mars 1634, les bois du domaine fournissant la matière nécessaire à la réfection des charpentes. L’abbé de l’époque était Pierre VIII de Vaudétar qui fut abbé de 1606 à 1642.
C’est à cette période que l’ordre fut réformé, ou plutôt repris en mains, sur l’impulsion du Cardinal de Larochefoucault et ce fût Pierre Baudoin, chanoine régulier de Saint Augustin, qui vint signifier la décision à Hérivaux le 11 avril 1623. Mais l’Archevêque de Paris se dérobait sans cesse et ce n’est que le 18 novembre 1639 qu’un arrêt du conseil privé décréta l’union d’Hérivaux à la Congrégation de France. Deux jours plus tard, six religieux conduits par le Père Faure étaient mis en possession de l’abbaye par le lieutenant civil et criminel du baillage et du présidial de Senlis.
L’abbaye souffrit beaucoup de la gestion de François Molé nommé en 1647 et qui mourut le 5 mai 1712 à l’âge de 87 ans. "Les ruines s’étaient accumulées pendant sa gestion" et les dépenses étaient évaluées à 56 000 livres (7 années de revenus). L’abbaye fit procès contre sa succession en 1714 mais rien n’est indiqué quant au résultat. Lors de sa visite en 1673, l’archidiacre de Paris Claude Ameline rapporte : " Entre autres choses, la voûte du réfectoire qui est un vaisseau assez beau et considérable, est en ruine. Le pavé de l’église est tout délabré et enfin toute l’abbaye a besoin de réparation a faute de quoy tombera en ruine." Il est dit aussi, la même année, que la paroisse d’Hérivaux " n’est composée que des domestiques de Monsieur l’Abbé et de la basse-court (ainsi écrit) soit 12 à 15 personnes".

Je n’ai pas trouvé d’information précise pour les années suivantes. L’abbaye a été reconstruite avec magnificence en 1735 à l’aide d’une donation du duc de Bourbon. Un autre incendie a frappé la ferme de l’abbaye en 1785 dévastant les bergeries.
L’Abbaye "est d’une structure assez belle et riche, voûtée d’un bout à l’autre contenant un portique, une nef, un choeur, un sanctuaire et deux ailes qui font une croisée, le tout assez bien proportionné quoique le vaisseau soit petit, contenant environ 40 pas de longueur et 8 pas de largeur dans le sens de la croisée. Elle est percée par le bout d’en haut de neuf belles ouvertures en forme de rond-point, le tout bien vitré." (Histoire de Luzarches 1983)
L’abbé Lebeuf précise que les vitraux sont de couleur rouge foncé et blanc cassé dans le style cistercien des années 1200. Ils représentent la mort du Christ.
Une petite partie des 24 stalles se trouve maintenant dans l’Église St Côme de Luzarches. Plusieurs tombes se situaient dans l’église dont celle de Eudes, deuxième abbé d’Hérivaux en 1201. La tour, située sur le côté gauche, comprenait 4 cloches de différentes grosseurs.
Peu après la révolution, en 1790, il ne restait plus que 3 religieux dans l’abbaye : le Prieur, Etienne Taibout et 2 moines, Adrien Delaporte du Castellier et Augustin Richard. La loi des 20-26 février 1790 ne demandait pas la destruction du monastère puisqu’elle accordait une pension de 1000 livres au prieur et de 900 livres à chacun des autres moines. En 1791 le prieur et Augustin Richard quittèrent l’abbaye et du Castellier resta seul.
Le 14 avril 1790 les officiers municipaux de Luzarches se présentent pour faire l’inventaire de l’abbaye mais ceux de Coye ont déjà apposé les scellés. La justice ayant donné raison au maire de Luzarches, l’inventaire eut lieu les 22 avril, 27 mai et 2 juin de la même année. La municipalité de Coye et le district de Senlis tentèrent encore, mais en vain, une épreuve de force en novembre.
L’expertise des biens eut lieu en octobre et novembre. Le mobilier, excepté les objets propres au culte, les archives et une partie de la bibliothèque, furent vendus aux enchères publiques le 27 février 1791. Le marguillier de la paroisse de Fosses se porta acquéreur des boiseries de la nef pour les installer dans l’église du village.
Il fut envisagé de conserver aux immeubles leur caractère religieux mais leur valeur, supérieure à deux cent mille livres, fit pencher la balance en faveur de la vente.
L’adjudication était fixée au 31 octobre 1791 à Gonesse mais aucun acquéreur ne vint surenchérir. Une seconde vente fut organisée le 16 novembre.
L’abbaye proprement dite fut achetée par une certain Gressier pour 220 000 Livres.
Les 2 lots restants furent acquis pour 154 000 Livres.
Mais une grave crise économique sévissait et Gressier ne put payer son achat ; les bâtiments passèrent aux mains d’un homme d’affaire parisien, un certain Gaschet agissant pour le compte de 3 négociants parisiens dont M. Petit qui devint l’unique propriétaire en août 1792.

Le propriétaire suivant fut Benjamin Constant1 qui acquit l’abbaye toujours intacte en novembre 1796 et fit détruire les bâtiments, à l’exception d’une aile où il logea sa maîtresse Mme de Staël.
Curieux personnage que ce Benjamin Constant. Né en Suisse, à Lausanne d’une famille noble, il demeure à Paris rue de la Loi. Elu maire de Luzarches il fait détruire châteaux et édifices religieux mais, toujours prompt à retourner sa veste, il votera plus tard la restauration du roi2. Ses prises de position sous Napoléon 1er amenèrent Dominique de Villepin à intituler un chapitre de son livre " les 100 jours " : " Benjamin l’Inconstant ".
Le corps de ferme date du 18ème siècle à l’exception de la grange Dîmière dont la construction remonte au 12ème siècle. Elle a été classée par les Monuments Historiques le 7 janvier 1998 alors que le classement des ruines de l’église ne remonte qu’au 13 juillet 1982.


[1Abbé : supérieur d’une abbaye ; n’est pas forcément prêtre

[2Abbé régulier : Abbé appartenant à un ordre religieux

[3Abbé commendataire : Il a reçu la commende d’une abbaye, c’est-à-dire qu’il en perçoit les bénéfices. Il ne vient pas du monde ecclésiastique et n’a aucun pouvoir religieux. Les commendes étaient distribuées par la Roi depuis le concordat en 1516 (Larousse) La communauté est dirigée par le Prieur.

[4Dans la noblesse, afin de ne pas disperser le patrimoine, il était coutume que l’ainé reçoive le titre et les terres, le second était militaire, les suivants et les bâtards étaient orientés vers l’église


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